V Processus de divulgation des enfants
5.1 Modèles de divulgation : Divulgations tardives et rétractations
Le moment et la cohérence des modèles de divulgation des enfants ont fait l’objet de nombreuses études, qui ont permis d’établir quatre grands modèles : les enfants qui divulguent, ceux qui ne divulguent pas, ceux qui divulguent tardivement et ceux qui se rétractent après avoir divulgué. La réticence des enfants à divulguer (ceux qui ne divulguent pas, ceux qui divulguent tardivement et ceux qui se rétractent après avoir divulgué) est souvent liée à la dynamique de l’agression sexuelle (p. ex., Summit, 1983; Malloy, Lyon et Quas, 2007).
Il est fréquent que les victimes ne divulguent pas la violence dont elles ont été victimes. Par exemple, une enquête menée auprès de plus de 3 400 adultes a révélé que la majorité des adultes ayant déclaré avoir subi de la violence sexuelle pendant leur enfance n’en avaient parlé à personne pendant leur enfance (74 % des femmes et 78 % des hommes; Laumann, Gagnon, Michael et Michaels, 1992). Les victimes de cas confirmés de violence ont également tendance à tarder à signaler les faits, les retards les plus longs étant associés à des facteurs sociaux et émotionnels liés à l’agression (Hershkowitz, Lanes et Lamb, 2007; London, Bruck, Ceci et Shuman, 2005; London, Bruck, Wright et Ceci, 2008; Lyon, 2007; Lyon, Ahern et Surich, 2012; Malloy et coll., 2007; Paine et Hansen, 2002). Certains enfants divulguent les faits dans les mois qui suivent l’agression, mais beaucoup attendent des années, voire jusqu’à l’âge adulte (Miller et London, 2020; Read et coll., 2006). Dans une analyse des procès pénaux canadiens pour agressions sexuelles sur des enfants, le délai moyen entre l’agression et la divulgation était de 14 ans (variant de 2 à 48 ans; Read et coll., 2006). Des facteurs interpersonnels tels qu’une relation étroite ou familiale avec l’auteur des faits, un mauvais soutien familial ou la crainte d’une réaction négative de la part des membres de la famille sont tous liés à des retards dans la divulgation (ou à la non-divulgation) et à des taux plus élevés de rétractations (Easton, 2013; Hershkowitz et coll., 2007; Herskowitz, Horowitz et Lamb, 2005; Kogan, 2004; London et coll., 2008; Malloy et coll., 2007; Pipe et coll., 2007). L’âge de l’enfant au moment où les agressions ont commencé a également été associé au délai de divulgation, de sorte que les enfants qui ont commencé à subir des agressions à un âge plus avancé sont plus susceptibles de différer la divulgation (Easton, 2013; Goodman-Brown et coll., 2003; Hershkowitz et coll., 2007; Kogan, 2004). Par ailleurs, plusieurs caractéristiques liées aux agressions ont été associées à des retards accrus dans la divulgation, notamment des agressions plus graves et plus fréquentes, la perception d’une responsabilité dans les agressions et le recours à des stratégies visant à induire le secret (Goodman-Brown et coll., 2003; Hershkowitz et coll., 2007).
Les recherches sur les rétractations ont montré que les taux de prévalence varient d’une étude à l’autre (p. ex., London et coll., 2008; London et coll., 2005; Malloy et coll., 2007; Malloy, Mugno, Rivard, Lyon et Quas, 2016). Selon la théorie du syndrome d’accommodation des enfants victimes à la violence sexuelle, les rétractations sont courantes et sont attribuables aux mêmes influences qui conduisent à un signalement tardif (Summit, 1983; mais voir London et coll., 2005; 2008; et London, Bruck, Miller, et Ceci, 2020 qui émettent une critique de cette théorie). Malloy et ses collègues (2007) ont examiné plus de 250 cas confirmés de violence sexuelle sur des enfants et ont constaté qu’un quart des enfants se rétractaient à un moment donné. Un taux de rétractation similaire a été observé dans une étude en laboratoire menée auprès d’enfants âgés de 6 à 9 ans et, bien qu’il n’y ait pas eu de différence d’âge dans les taux de rétractation, les enfants âgés de 8 à 9 ans étaient plus susceptibles de maintenir leur rétractation tout au long des entrevues que les enfants plus jeunes (Malloy et Mungo, 2016). Afin de déterminer si les rétractations étaient des signes d’allégations mensongères, Malloy et ses collègues (2007) ont examiné si les rétractations étaient plus fréquentes dans les cas où il n’existait pas d’autres preuves de violence. Ils ont constaté que les taux étaient similaires dans les cas avec et sans autres preuves, ce qui suggère que les rétractations ne sont pas un signe d’allégations mensongères. Tout comme les divulgations tardives et les non-divulgations, les rétractations sont plus fréquentes chez les victimes de violence dont les membres de la famille ne les soutiennent pas ou lorsque des visites avec l’auteur présumé ont été recommandées lors de la première audience (Malloy et coll., 2007; Malloy et coll., 2016). Par ailleurs, les enfants sont moins susceptibles de se rétracter s’ils sont initialement retirés de leur foyer et séparés de leurs frères et sœurs après la divulgation, et si les membres de leur famille soutiennent leurs allégations (Malloy et coll., 2016). Dans l’ensemble, les conclusions à ce jour suggèrent que les rétractations se produisent et suivent une dynamique similaire à celle des divulgations tardives et des non-divulgations. À ce titre, les rétractations d’une allégation ne doivent pas nécessairement être considérées comme un signe de fausses allégations.
5.2 Obstacles à la divulgation
Plusieurs raisons ont été évoquées pour expliquer pourquoi les enfants décident de parler. Schaeffer et ses collègues (2011) ont examiné les raisons pour lesquelles les enfants décident de parler (telles que rapportées lors de 191 entrevues judiciaires auprès des enfants âgés de 3 à 18 ans). Ils ont constaté que les enfants parlaient en raison de sentiments ou de symptômes internes (p. ex., se sentir anxieux, se sentir coupable, vouloir que cela cesse, réaliser que c’était mal, faire des cauchemars, avoir des maux de tête), d’influences externes (p. ex., une autre victime qui parle, l’enfant est interrogé, l’agresseur et le parent divorcent, l’agresseur avoue ou quitte le domicile) ou parce que des preuves quant aux agressions ont été découvertes. Ces facteurs encouragent l’enfant à signaler les agressions, mais de nombreux obstacles empêchent souvent les enfants de se confier (voir également Alaggia, Collin-Vézina et Lateef, 2019; Augusti et Myhre, 2024; Brennan et McElvaney, 2020).
Il a été démontré que les attentes et le raisonnement des enfants concernant les conséquences sont associés au moment où ils divulguent les faits (Alaggia, 2005; Goodman-Brown et coll., 2003; Malloy, Brubacher et Lamb, 2011; McElvaney, Greene et Hogan, 2014). Par exemple, Malloy et ses collègues (2011) ont examiné 204 entrevues judiciaires menées auprès d’enfants âgés de 5 à 13 ans, et ils ont constaté que, lorsque les enfants mentionnaient les conséquences de la divulgation, ils faisaient le plus souvent référence à des dommages physiques pour l’enfant, à des émotions négatives pour l’enfant et à une peine de prison pour l’accusé. Lorsque les enfants exprimaient des inquiétudes quant aux conséquences négatives pour eux-mêmes ou un membre de leur famille, ils étaient plus susceptibles de retarder la divulgation (Malloy et coll., 2011). Parmi les autres facteurs courants qui dissuadent de divulguer les agressions sexuelles, on peut citer la gêne et la honte (Collin-Vézina, De La Sablonnière-Griffin, Palmer et Milne, 2015; Fleming, 1997; McElvaney et coll., 2014), la crainte d’être blâmé pour l’agression ou d’avoir des ennuis (Fleming, 1997; Schaeffer et coll., 2011), la peur de ne pas être cru ou de susciter des réactions négatives (Anderson et coll., 1993; Fleming, 1997; McElvaney et coll., 2014; Ullman, 2002), le désir de protéger l’agresseur, la crainte de l’agresseur ou de ce qui pourrait arriver s’ils déclaraient l’agression (Alaggia, 2005; Goodman-Brown et coll., 2003, Kogan, 2004; Fleming, 1997), l’utilisation de tactiques de manipulation (p. ex. dynamique du pouvoir, secret, instauration d’un climat de confiance, Collin-Vézina et coll., 2015; Hershkowitz et coll., 2007; Schaeffer, Leventhal et Asnes, 2011; voir section 4.7), la violence, la consommation de drogues à la maison ou un environnement familial dysfonctionnel (Collin-Vézina et coll., 2015), ainsi qu’une incompréhension du caractère inapproprié du comportement (Schaeffer et coll., 2011). Compte tenu des obstacles auxquels les enfants sont confrontés lorsqu’ils décident de divulguer des informations, il est évident que les non-divulgations et les divulgations tardives sont fréquentes. Compte tenu également des conséquences et des obstacles auxquels les enfants sont confrontés lorsqu’ils divulguent des informations, le choix d’un destinataire approprié est également une décision importante.
5.3 À qui les enfants se confient-ils?
La personne à qui un enfant se confie peut influencer la crédibilité qui lui est accordée, le signalement ou non du cas aux autorités, la réaction de la personne à qui il se confie et la perception du signalement (Elliott et Carnes, 2001). Même les jeunes enfants sont sensibles à l’ajustement de leur niveau de divulgation et du choix de la personne à qui ils se confient, selon que l’auteur des faits est un parent ou un étranger. Par exemple, Lyon et ses collègues (2010) ont examiné si des enfants (maltraités et non maltraités) âgés de 4 à 9 ans seraient prêts à divulguer les transgressions d’un parent ou d’un étranger à un adulte (parent, policier ou enseignant). Les enfants étaient plus enclins à divulguer les transgressions d’un étranger que celles d’un parent, et ils se confiaient plus souvent à un parent ou à un policier qu’à un enseignant. De même, des études ont montré que les enfants qui dénoncent des agressions sont plus enclins à les signaler à la police lorsque l’accusé est un étranger plutôt qu’un membre de la famille (Hanson, Resnick, Saunders, Kilpatrick et Best, 1999). La sensibilité des enfants à l’identité du destinataire de la divulgation est importante. Si l’enfant se confie à une personne qui ne le croit pas ou qui n’est pas en mesure de le protéger, il peut rester dans une situation vulnérable. Cela peut l’obliger à se confier à plusieurs reprises avant que les autorités ne soient informées. En réalité, la plupart des cas d’agressions ne sont jamais signalés aux autorités (Smith et coll., 2000; Winters et coll., 2020).
Dans le cadre d’une étude sur les entrevues judiciaires (204 enfants âgés de 5 à 13 ans; Malloy et coll., 2013), 80 % des enfants ont déclaré avoir fait part de leur secret à une ou plusieurs personnes, le nombre moyen de destinataires étant de 2,13 (entre 1 et 6 destinataires). Il a été constaté que le nombre de destinataires augmentait avec l’âge. De plus, il a été constaté que les destinataires des divulgations variaient en fonction de l’âge. Alors que les enfants plus jeunes (âgés de 5 à 9 ans) ont tendance à se confier le plus souvent à leur mère, les divulgations à des pairs et à des enseignants augmentent avec l’âge (à partir de 10 ans; Kogan, 2005; Schaeffer et coll., 2011; Malloy, Brubacher et Lamb, 2013). Ces résultats suggèrent que les enfants et les jeunes font souvent plusieurs divulgations avant qu’un signalement officiel ne soit effectué, et que l’augmentation des divulgations à des pairs (qui peuvent ne pas intervenir suffisamment) pendant la fin de l’enfance et à l’adolescence signifie que les victimes sont obligées de se confier plus tard à un adulte. Cependant, des recherches récentes suggèrent que de nombreux pairs à qui des divulgations ont été faites signalent effectivement les faits à un adulte (Bruer et coll., 2024; Price, Evans, et Bruer, 2021).
Compte tenu des nombreux obstacles à la divulgation (abordés à la section 5.3), tels que le fait de ne pas être cru, et du fait que les destinataires des divulgations n’interviennent pas tous ou ne signalent pas les faits aux autorités, les enfants doivent souvent faire plusieurs divulgations, à plusieurs destinataires, avant qu’un signalement officiel ne soit effectué.
5.4 Attitudes à l’égard des divulgations des enfants
Les modes de divulgation d’un enfant influencent non seulement la décision d’intervenir et de faire un signalement officiel, mais peuvent également influencer la perception qu’ont les décideurs de la divulgation de l’enfant. En ce qui concerne le moment de la divulgation, les adultes comprennent généralement que les enfants victimes d’agressions sexuelles ne divulguent pas toujours immédiatement les faits (Kovera et Borgida, 1998; McGuire et London, 2017; Morison et Greene, 1992; Quas et coll., 2005). Une étude portant sur des procès canadiens pour agressions sexuelles sur des enfants, devant un jury ou un juge, dont les délais de divulgation allaient de 2 à 48 ans, a révélé que les verdicts ne variaient pas en fonction du délai de divulgation (Read et coll., 2006). Cependant, des recherches plus récentes menées en laboratoire suggèrent que les délais de divulgation plus courts étaient associés à des verdicts de culpabilité (Miller et London, 2022; Myers et coll., 1999; Pozzulo et coll., 2010). Il a également été démontré que le délai de divulgation avait une incidence sur la crédibilité des témoins. Par exemple, Connolly, Price et Gordon (2009; 2010) ont examiné les décisions judiciaires rendues dans le cadre de procès canadiens pour agressions sexuelles sur des enfants. Ils ont constaté que les victimes qui avaient divulgué les faits en temps opportun (c.-à-d. lorsque la victime était encore un enfant) étaient perçues comme plus honnêtes et moins influencées par les autres, mais moins compétentes sur le plan cognitif, par rapport aux victimes qui avaient divulgué les faits plus tardivement (c.-à-d. lorsque la victime témoignait à l’âge adulte). De même, dans une étude en laboratoire, lorsque le délai était plus court (c.-à-d. un jour), les victimes étaient perçues comme plus dignes de confiance, plus crédibles et ayant une meilleure mémoire que celles qui avaient attendu plus longtemps (10 mois; Miller et London, 2022).
Comme pour les divulgations tardives, moins de verdicts de culpabilité ont été rendus dans une étude avec un jury fictif lorsque l’enfant s’était précédemment rétracté lors d’une entrevue judiciaire, par rapport aux cas où aucune rétractation n’avait été faite (Campbell, Rivard et Compo, 2016). De plus, les rétractations des déclarations d’un enfant sont souvent utilisées comme un indicateur de malhonnêteté et peuvent réduire la crédibilité de l’enfant (p. ex., Leippe et Romanczyk, 1989; Zellman, 1992). Dans une étude en laboratoire, Dykstra et ses collègues (2022) ont constaté que, lorsque les enfants révélaient de manière cohérente les transgressions d’un adulte lors d’entrevues avec un pair et un adulte, ils étaient perçus comme plus crédibles que lorsqu’ils faisaient des divulgations incohérentes lors des entrevues. Dans l’ensemble, ces résultats suggèrent que les retards dans la divulgation et les rétractations peuvent avoir une incidence sur la façon dont les enfants témoins sont perçus. Cependant, le recours à des témoignages d’experts fondés sur des données probantes peut contribuer à atténuer ces effets. Denne et ses collègues (2021) ont constaté que, lorsque des experts fournissaient des témoignages fondés sur des données probantes concernant les rétractations, un verdict de culpabilité était plus susceptible d’être rendu. Ces résultats soulignent l’importance d’éduquer les jurés et le tribunal sur le processus de divulgation.
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