Un examen qualitatif des problèmes d’ordre juridique graves auxquels se heurtent les immigrants dans les agglomérations de Victoria et de Vancouver (Colombie-Britannique)

Introduction

« Un petit problème peut atteindre des proportions vertigineuses lorsque c’est un nouvel arrivant qui s’y heurte » et « Écoutez, on n’obtient pas tous justice! Justice est obtenue lorsque tout le monde se sent en sécurité; moi, je ne me sens pas en sécurité, je me sens vulnérable ». Voilà des remarques formulées par deux participants à l’étude sur les besoins juridiques des immigrantsNote de bas de page 1 dans la région métropolitaine de Victoria et de Vancouver.

La première remarque atteste les difficultés que connaissent certains immigrants au moment d’effectuer des activités apparemment ordinaires comme trouver un emploi ou un logement; la deuxième remarque témoigne de l’isolement et de l’impuissance intenses que vivent certains immigrants lorsqu’ils butent contre des problèmes juridiques qui sont sérieux et complexes. Le présent rapport montre que lorsqu’une personne se voit refuser un emploi ou un logement en raison d’un préjugé, tout en peinant à se retrouver dans un système sans comprendre pleinement les lois et ses propres droits et tout en tentant d’apprendre une nouvelle langue et de se bâtir une nouvelle vie, il coule de source qu’elle soit susceptible d’éprouver un sentiment de perte de contrôle. Le rapport montre également que les immigrants qui doivent faire face à de gros problèmes complexes qui sont interreliés font souvent montre d’une résilience solide et d’une grande force, tandis qu’ils se sentent impuissants, en danger et dévalorisés. Tenter de mettre fin à des problèmes juridiques graves tout en ayant l’impression de ne pas être entendu et d’être impuissant peut influer grandement sur le bien-être d’un immigrant. Ainsi, l’écoute de ces voix et la compréhension des besoins juridiques des immigrants se situent au cœur du présent rapport.

Contexte des enquêtes sur les besoins juridiques

Dans un rapport récent, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) explique que les enquêtes sur les besoins juridiques sont nécessaires pour comprendre la mesure dans laquelle les gens ont accès à la justice, soit un [traduction] « élément essentiel à l’établissement de politiques, de modèles et d’un financement efficaces en matière de justice civile » (OCDE/Open Society Foundations 2019, p. 11). Plutôt que d’examiner les problèmes juridiques du point de vue des professionnels et des institutions du domaine de la justice, les enquêtes sur les besoins juridiques se fondent sur une approche ascendante pour cerner les problèmes juridiques graves du point de vue des personnes qui y font face (Ibid.). Les enquêtes sur les besoins juridiques relèvent les types de problèmes juridiques auxquels les gens font face, explorent les stratégies que les gens emploient pour résoudre leurs graves problèmes juridiques et évaluent les résultats et les coûts de la gestion de ces problèmes juridiques.

Au Canada, des enquêtes sur les besoins juridiques ont été effectuées par le ministère de la Justice du Canada en 2004, en 2006 et en 2008 (Currie 2005, 2009 et 2016). En général, dans le cadre d’une enquête sur les besoins juridiques, un grand nombre de ménages à l’échelle du Canada sont sondés par téléphone. Les enquêtes sur les besoins juridiques réalisées dans le passé au Canada ont montré que les personnes qui présentent des désavantages sociaux (p. ex. les personnes qui sont sans emploi, qui sont bénéficiaires de l’aide sociale, qui sont divorcées ou séparées, qui sont monoparentales ou qui sont membres d’une minorité visible) sont plus susceptibles de connaître de multiples problèmes d’ordre juridique graves (Currie 2009, 2016). Cependant, les connaissances sont limitées concernant les expériences de groupes spécifiques, comme les immigrants, lesquels sont possiblement plus susceptibles d’avoir des désavantages sociaux. Il se peut que les nouveaux immigrants soient particulièrement susceptibles de se heurter à de graves problèmes juridiques puisqu’il est possible qu’ils soient confrontés à une multitude de défis au cours de leur processus d’établissement au Canada (Esses et coll. 2013).

En vue de mieux comprendre ce que vivent les immigrants lorsqu’ils doivent faire face à de graves problèmes juridiques, cette petite étude a été conçue pour recueillir de l’information auprès de communautés immigrantes de la région métropolitaine de Victoria et de Vancouver par le recrutement d’un petit nombre de personnes qui accepteraient de participer à une entrevue virtuelle d’une heure et demieNote de bas de page 2. La décision d’entreprendre une conversation approfondie avec un petit nombre de personnes signifie que l’on renonce à un certain niveau de généralisation au profit de la capacité de faire un suivi plus détaillé de l’expérience vécue des personnes et de laisser celles-ci raconter leur histoire. Comme ce rapport le montre, il est important de donner à ceux et celles qui se sentent souvent ignorés le temps de faire part de leur histoire. Selon certains participants, cette possibilité peut constituer en soi une expérience salutaire.

Tendances en matière d’immigration à Vancouver et dans la région métropolitaine de Victoria

Vancouver et la région métropolitaine de Victoria sont deux régions qui sont relativement près l’une de l’autre, mais qui sont très différentes au chapitre des tendances en matière d’immigration. Vancouver est une grande région métropolitaine située sur la partie continentale de la Colombie-Britannique, alors que la région métropolitaine de Victoria constitue la capitale de la Colombie-Britannique et comprend un noyau urbain relativement petit entouré d’une marge rurale plus importante. La région métropolitaine de Victoria se trouve sur l’île de Vancouver, ce qui rend cette région moins accessible et moins bien reliée que Vancouver.

Selon le Recensement de 2016, la région de Vancouver compte près de 2,5 millions de résidents, dont 41 pour cent sont des immigrants, la plupart en provenance de la Chine; 65 pour cent des immigrants récents sont actifs sur le marché du travail. Environ 50 pour cent des résidents de la région de Vancouver sont membres d’une minorité visible (Statistique Canada 2017).

La région métropolitaine de Victoria affiche une population de 360 000 personnes, dont 18 pour cent sont des immigrants. Par le passé, les immigrants de la région de Victoria étaient d’origine britannique, tandis que plus récemment (2011-2016), le principal pays de naissance des immigrants est les Philippines; 73 pour cent des immigrants récents sont actifs sur le marché du travail. Environ 14 pour cent des résidents de la région métropolitaine de Victoria sont membres d’une minorité visible (Statistique Canada 2017). Ainsi, la région métropolitaine de Victoria est beaucoup plus petite, comprend un plus grand nombre de zones rurales et affiche un taux de diversité nettement moindre que Vancouver.

Questions de recherche

L’objectif de mener des entrevues auprès d’immigrants dans la région de Vancouver et la région métropolitaine de Victoria était de répondre aux questions de recherche suivantes :