JusteRecherche, numéro 15
Profil de recherches (suite)
Un programme de recherche axé sur les collectivités métisses historiques[4]
Austin Lawrence, agent principal de recherche, Division de la recherche et de la statistique
Introduction
Avec l’arrêt de la Cour suprême du CanadaR.c. Powley [2003] 2 R.C.S., les Métis se sont vus reconnaitre pour la première fois un droit ancestral leur permettant de chasser pour se nourrir en vertu du paragraphe 35(1) de la Loi constitutionnelle de 1982. Cette décision ouvre de nouvelles perspectives aux Métis du Canada, puisqu’il s’agit de la première affaire dans laquelle ils sont parvenus à revendiquer avec succès un droit ancestral et qu’elle constitue le fondement à partir duquel ils pourront revendiquer d’autres droits de la sorte. Cet arrêt aura des répercussions pour les gouvernements dans de très nombreux domaines, qui vont au-delà de la seule règlementation de la chasse. En ce qui concerne l’administration fédérale, cet arrêt pourrait avoir des conséquences sur la politique des pêches, le « devoir de consultation et d’accommodement », les programmes sociaux autochtones, les parcs et les monuments nationaux, les revendications de droits et les revendications territoriales qui chevauchent celles d’autres peuples autochtones, ainsi que sur la participation des Autochtones aux ententes de répartition des recettes et de développement. Pour l’essentiel, la décision Powley a inscrit les questions relatives aux Métis à l’ordre du jour des politiques.
Le Bureau de l'interlocuteur fédéral auprès des Métis et des Indiens non inscrits (BIF) du ministère des Affaires indiennes et du Nord Canada, avec la participation de l’équipe affectée aux litiges relatifs aux Métis et aux distinctions pertinentes du groupe du Droit des Autochtones et des politiques stratégiques (DAPS) du ministère de la Justice du Canada, a dirigé un groupe de travail chargé de réfléchir à l’après-Powley avec des représentants d’un certain nombre de ministères fédéraux concernés. L’une des premières et principales tâches du groupe de travail était de déterminer les répercussions de l’arrêt Powley pour le gouvernement fédéral. En vue de bien cerner les conséquences possibles de l’arrêt Powley, une enquête a dû être menée pour déterminer à qui devait s’appliquer la décision Powley.
Dans l’arrêt Powley, la Cour suprême a défini les critères juridiques de base qu’un individu doit remplir en vue d’être considéré comme un « Métis » pour les fins de la présentation de revendications de droits ancestraux fondées sur l’article 35 de la Loi constitutionnelle. Les principaux critéres – ou « test Powley » sont au nombre de trois; l’individu doit :
- s’identifier comme membre de la communauté métisse;
- faire partie d’une communauté métisse existante;
- avoir des liens avec une communauté métisse historique.
Concernant le troisième critère, pour qu’une collectivité puisse être considérée comme une « communauté historique titulaire de droits », il doit être prouvé qu’un certain nombre de personnes ayant une ascendance mixte indienne et européenne ou inuite et européenne :
- formaient un groupe ayant une identité collective distinctive;
- vivaient ensemble dans la même région;
- partageaient un mode de vie commun.
En outre, on doit pouvoir identifier cette communauté historique antérieurement à l’établissement de la « domination politique et juridique » des Européens dans la région.
En conséquence, la Division de la recherche et de la statistique (DRS) a élaboré et géré, en collaboration avec le groupe du Droit des autochtones et de la politique stratégique du ministère de la Justice et le Bureau de l’interlocuteur fédéral auprès des Métis et des Indiens non inscrits (AINC) et pour leur compte, un programme comprenant 15 projets de recherche historique. Ces projets de recherche ont été conçus dans le but d’étudier l’histoire relative à une possible ethnogenèse des Métis et l’instauration de la « mainmise effective des Européens » à certains endroits précis au Canada[5].
Ces projets devraient permettre d’obtenir des informations qui pourront être utilisées pour étudier l’existence potentielle de communautés métisses particulières au Canada, et d'une façon générale, de recueillir des données qui permettront de tenir des discussions afin de convenir de la manière d’interpréter et d’appliquer l’arrêt Powley.
Méthodologie
L’élaboration des projets de recherche a été circonscrite par le raisonnement de la Cour suprême et les conclusions qu’elle a formulées. Ainsi, des zones géographiques particulières ont été choisies pour servir de cadre général à cette analyse. Après une étude préliminaire de la littérature didactique dans le domaine de l’ethnogenèse des Métis, quinze régions ont été retenues après consultation des ministères fédéraux intéressés. Les sites ont été choisis en vue de fournir une grande variété de situations historiographiques et un large éventail de modèles d’ethnogenèse, dans des régions sur lesquelles peu d’études ont été publiées et pour lesquelles le gouvernement fédéral pourrait éventuellement avoir un intérêt stratégique.
Figure 1 – Carte des régions visées par l’étude
Les études ont couvert les régions situées dans les environs de :
- la vallée du as Fraser, C.-B.
- le centre de la Colombie-Britannique, C.-B.
- le bassin hydrographique de l’Ouest de Mackenzie, C.-B./Yn
- les régions de réglement de Wabasca-Desmarais, Alb.
- le Nord-Est de l’Alberta, Alb.
- le Grand lac des Esclaves (T.N.-O.)
- le cours inférieur de la rivière de la Saskatchewan Nord, Sask.
- le lac Cumberland, Man./Sask.
- la rive Nord du lac Winnipeg, Man.
- le lac des Bois, Ont.
- la Baie James, Ont.
- la rivière des Outaouais, Qc
- le Nord du Nouveau-Brunswick, N.-B.
- le Sud de la Nouvelle-Écosse, N.-É.
- la Côte Nord, Qc
À la suite d’une mise en concurrence, des experts de la recherche relative aux collectivités autochtones historiques ont été choisis en vue d’entreprendre des recherches dans chacune des régions visées par l’étude. La Division de la recherche et de la statistique les a chargés de recenser et de présenter les preuves documentaires existantes qui permettent de répondre à un certain nombre de questions de recherche afin d’aider le lecteur à comprendre la possible ethnogenèse d’une collectivité métisse de la région, ainsi que des renseignements concernant la date de la « mainmise effective des Européens »[6].
Il n’existe pas de consensus sur les critères à partir desquels les anthropologues, les historiens ou les sociologues peuvent déterminer un point précis d’ethnogenèse. L’arrêt Powley ne définit pas non plus de limites claires pour l’interprétation de la notion de « mainmise effective des Européens ». En outre, la méthode historique est circonscrite aux données qui ont été consignées par écrit durant la période historique et qui ont été archivées et conservées jusqu’à aujourd’hui. Par conséquent, les chercheurs ont eu une grande latitude relativement à l’objet des questions de recherche, aux détails de la démarche de recherche et aux techniques d’analyse.
Les thémes de recherche ont été regroupés en trois catégories : ceux qui pourraient servir à établir l’ethnogenèse, ceux qui traitent de la culture distinctive, et les indices éventuels de la « mainmise effective des Européens ». Les thèmes qui traitent de l’ethnogenèse ont nécessité que les chercheurs rassemblent les informations existantes sur les personnes ayant une ascendance biologique mixte indienne et européenne ou inuite et européenne dans les régions de démographie historique, ainsi que sur leurs modèles de résidence, l’auto-identification et l’attribution par autrui d’une identité collective, de même que les liens entre les personnes et les comportements en matière d’unions et de migrations[7]. Le second groupe de thèmes de recherche supposait d’étudier les traditions et les coutumes distinctives, les activités économiques, les caractéristiques culturelles du point de vue du modèle de résidence, ainsi que le territoire géographique des collectivités d'ascendance mixte distinctes.
L’histoire des manuels scolaires
Il existe une littérature vaste et volumineuse consacrée à l’histoire des Métis et à l’ère du commerce de la fourrure au Canada. L’attention se porte sur les groupes liés à la collectivité métisse historique de la vallée de la rivière Rouge, concernant des collectivités d'ascendance mixte qui sont distinctes sur le plan ethnique. Les écrits sur l’histoire des peuples d‘ascendance mixte – et plus particulièrement les récits populaires de l’histoire des Métis, sont parfois réifiés et romancés.
La taille de cet article ne permet pas de fournir une historiographie détaillée des écrits sur l’histoire des Métis. Cependant, il est important de mentionner certaines des sources de cette « histoire des manuels scolaires » aux contours larges, telle qu’elle est enseignée à la plupart des Canadiens, étant donné que la tendance actuelle en recherche est à la remise en question de cette trame historique simplifiée.
Lorsque les colons européens – les Français et les Anglais – sont arrivés dans ce qui allait devenir le Canada, l’une de leurs activités économiques principales était le commerce de la fourrure avec les membres des Premières Nations. En vertu des coutumes juridiques de nombreuses Premières Nations, des alliances de commerce ont été consolidées au moyen de liens de parenté et les hommes Européens avaient souvent besoin de compagnes et de compagnons domestiques. La progéniture de ces unions conjugales, appelées « mariages à la façon du pays » en français et « country marriages » en anglais[8], était d’ascendance biologique mixte et possédait des éléments de l’héritage culturel des deux parents. Parfois, ces enfants se sont joints à la collectivité maternelle et leur descendance a pris l’ethnicité de leur mère. Dans des cas plus rares, les descendants d’enfants d’ascendance mixte ont pu être assimilés dans les communautés de pionniers (principalement européens). Dans certaines régions du pays, de nombreux enfants d’ascendance mixte ont grandi et élevé leur propre famille dans des communautés qui étaient biologiquement et culturellement à la fois européennes et indiennes.
L’histoire particulière du commerce de la fourrure dans l’Ouest canadien a joué un rôle de premier plan dans la formation de l’ethnicité des Métis. Les deux principales entreprises de commerce de fourrures étaient la Compagnie du Nord-Ouest, dont le siège social et les activités de commerce étaient situées à Montréal, et la Compagnie de la Baie d’Hudson (CBH), dont le siège social était situé à Londres, en Angleterre, et qui menait ses activités commerciales depuis la Baie d’Hudson.
La Compagnie du Nord-Ouest (CNO) était principalement dirigée par des marchands originaires des basses terres d’Écosse, tandis que la plupart des employés d’origine européenne étaient d’ascendance canadienne française. La Compagnie de la Baie d’Hudson était quant à elle dirigée par des Anglais, tandis que les employés d’origine européenne étaient pour la plupart des écossais provenant des Îles Orcades ou des Hautes-Terres.
Les historiens ont montré que l’inimitié entre les deux compagnies et l’évolution de la définition de l’ethnicité et de la nationalité dans les régions visées par le commerce de la fourrure avant la confédération ont été favorisées par la concurrence entre les intérêts commerciaux des deux entreprises et par leurs différences de culture et d’approche vis-à-vis de leurs relations avec les Premières Nations. La bataille des Sept-Chênes de 1816 entre les partisans de la Compagnie de la Baie d'Hudson et ceux de la Compagnie du Nord-Ouest, la rébellion de la rivière Rouge de 1870 et la rébellion du Nord-Ouest de 1885, sont particulièrement révélatrices de ce fait. On pourrait également en dire autant des batailles entre des communautés d’ascendance mixte et d’autres groupes, telles que la bataille de Grand Coteau en 1851 contre les Sioux.
En parallèle à cette histoire qui fait des conflits et de l’inimitié suscitée par le commerce de la fourrure des facteurs de l’ethnogenèse des Métis, il existe d’autres facteurs communément admis pour expliquer celle-ci. Il s’agit notamment des hypothèses de Foster (1994) concernant « l’hivernage » d’hommes étrangers, qui soulignent l’importance de la présence d’hommes européens au sein des collectivités des Premières Nations en vue d’y passer l’hiver, ainsi que la présence, plus tard, de bandes d’« hommes libres » composées de personnes qui avaient cessé le commerce de la fourrure mais qui étaient demeurées dans la région. Des historiens tels que Brown (1983) ont mis en lumière l’importance du rôle initial de liaison des « femmes du pays » et des femmes d’ascendance mixte au niveau de l’interaction entre les sexes entre les différents groupes sociaux.
Il en est résulté, entre autres, cette histoire des Métis des manuels scolaires qui est présente dans l’imaginaire populaire et qui les dépeint essentiellement comme les enfants du commerce de la fourrure dans l’Ouest, les produits des conflits dans la vallée de la rivière Rouge. Elle perdure avec des héros culturels tels que Louis Riel, Cuthbert Grant et Gabriel Dumont. Les traces de cette histoire sont inscrites dans les marques culturelles des commerçants de fourrure : la «ceinture flèchée », un style particulier de musique de violons et de battements de pieds, le drapeau portant le symbole de l’infini qui provient des conflits entre la Compagnie du Nord-Ouest et la Compagnie de la Baie d’Hudson, une technique de transport (la charrette de la rivière Rouge) et une association avec l’économie de la chasse au bison. Ils nous ramènent tous à un moment et à un lieu précis de la naissance d’une conception particulière de l’identité métisse.
Les points saillants des rapports choisis
La décision Powley retient une vision plus large de ce qui pourrait constituer l’histoire des Métis. Même si elle a sans doute recours dans une large mesure à la logique qui sous-tend l’histoire classique de l’ethnogenèse, la Cour suprême part d’une vision plus large en vue de l’émergence éventuelle de collectivités d’ascendance mixte titulaires de droits relevant de l’article 35. Un certain nombre des projets de recherche mettent en lumière les considérations historiographiques qui doivent être prises en compte dans la recherche sur l’ethnogenèse des Métis, soulignant ainsi les points sur lesquels l’histoire classique des Métis pourrait être complètée.
Dans l’étude de la région de la Baie James (Reimer et Chartrand, 2005), les auteurs se sont principalement fondés sur un échantillon provenant du grand nombre de registres de la Baie d’Hudson, sélectionnés à intervalles d’environ cinq ans. À partir de ces documents, ils ont procédé à une analyse généalogique et de parenté, en faisant des recoupements avec d’autres registres historiques dans une perspective ethnographique. Ils ont conclu qu’alors même que la région avait toujours été dominée par la CBH, « les mariages à la manière du pays » ètaient très fréquents. La hiérarchie et la classe d’appartenance constituaient des facteurs importants des comportements en matière de mariage, du choix d’une identité, et du lieu de résidence des adultes, éléments qui pouvaient tous avoir une incidence sur l’attribution d’une identité ethnique. Ainsi, il a été établi que d’autres sources de tension sociale, telles que les distinctions fondées sur la classe et l’ethnocentrisme, ont peut-être interagi pour créer une cohésion sociale au sein des groupes, qui pouvait revêtir un caractère ethnique, même sans indépendance à l’égard du commerce de la fourrure et en l’absence d’une « menace » particulière.
Contrairement à l’étude anthropologique précédente, l’étude menée dans la région de la Nouvelle-Écosse (Brown et Riley, 2005) était en grande partie fondée sur les textes. La région visée par l’étude avait une histoire très différente qui n’était pas fermement ancrée dans le commerce de la fourrure et on ne dispose que d’un petit nombre de documents historiques sur lesquels se fonder. Leur démarche était fortement historiographique et comportait une part d’analyse textuelle. Elle se singularise par le fait qu’ils ont étudié la transmission du récit de l’histoire des Métis de la Nouvelle-Écosse à travers le temps. De cette manière, ils ont pu faire des commentaires sur la validité historique d’anciennes histoires écrites sur l’histoire des Métis de la région, qui a pour l’essentiel été influencée par les écrits de Rameau. Cette recherche a défait dans une large mesure les hypothèses qui avaient été appliquées de manière excessivement large par les rédacteurs et les commentateurs précédents, soulignant ainsi les limites de l’exercice de lecture des documents existants.
Pour l’étude de la région de règlement de Wabasca-Desmarais en Alberta (Lacompte et al., 2005), les auteurs ont fondé leur démarche de recherche et d’analyse sur l’histoire classique. Cependant, les petites collectivités isolées de la région ont fourni des observations intéressantes. Par exemple, même s’ils sont d’ascendance mixte de l’Ouest, il est apparu que les individus de la région se considéraient différents des Métis de la rivière Rouge. Cette différence est illustrée par les différences entre leurs styles de musique de violons et de tapements de pieds. Comme pour d’autres études, telle que celle du lac Cumberland (Cottrell et al., 2005), une fois que l’analyse des chercheurs se concentre sur les personnes, et non plus sur le groupe, des difficultés surviennent quant à la possibilité de changer d’ethnicité ou d’appartenir à plusieurs ethnies, en fonction des circonstances. Par exemple, dans la région, l’arrivée simultanée de la Commission des certificats des Métis et des Commissaires au Traité n° 8 a constitué le point culminant de la « mainmise effective des Européens ». En effet, on a donné le choix aux gens de devenir des « Métis » aux yeux du gouvernement et d’obtenir un extrait de registre foncier qui pouvait être ègalement remboursè en argent comptant ou de devenir un Indien visè par un traitè et de faire partie d’une bande dètenant un territoire communal propre et ayant une relation particulière avec la Couronne. En conséquence, contrairement au stéréotype, les personnes d’ascendance mixte qui menaient une vie davantage établie ont sans doute choisi le plus souvent de devenir des Indiens visés par un traité afin de solidifier l’enracinement de leurs familles dans la région, tandis que ceux qui avaient un mode de vie plus nomade, basé sur la subsistance, la chasse et la cueillette ont probablement choisi d’accepter les certificats des Métis afin de demeurer libres de toute contrainte en obtenant un précieux capital en espéces.
L’étude Wabasca-Desmarais a mis en lumière la perméabilité culturelle de populations biologiquement similaires entre les catégories de Métis et d’Indiens. L’étude de la Côte Nord (Turgeon et al., 2006) identifie quant à elle une culture d’ascendance mixte partagée par des groupes biologiques marginalement mixtes. La méthodologie de l’étude combinait une analyse généalogique détaillée avec une analyse sémantique de la terminologie ethnique et de la recherche sur la culture historique des collectivités côtières. Les auteurs ont conclu que la culture locale de la majeure partie des familles d’ascendance mixte inuite et européenne empruntait des éléments aux sociétés européennes, inuites et aux Premières nations. Cependant, les gens de seule ascendance européenne vivant au sein des collectivités partageaient la même culture locale et se faisaient souvent désigner par les mêmes « étiquettes » sociales. Ainsi, cela montre qu’il existe des situations où une collectivité pouvait être mixte sur le plan culturel, alors qu’elle n’était qu’en partie mixte du point de vue biologique.
L’étude de la région du Grand lac des Esclaves (Jones, 2006) a eu recours à la méthode de la « biographie collective » pour comprendre l’histoire sociale des groupes. Cette recherche montre que l’histoire individuelle des regroupements familiaux peut avoir une incidence sur la façon dont ils se positionnent sur le plan ethnique. Dans la région, il semble qu’il y ait eu de multiples manifestations de groupes d’ascendance mixte, allant d’une « nouvelle tribu » composée de personnes d’ascendance mixte, jusqu’à des groupes de personnes d’ascendance mixte qui tiraient leur revenu de la sous-traitance pour les commerçants de fourrures et les explorateurs. Avec les différentes vagues d’immigration, l’expérience d’être un Métis ou d’avoir une ascendance mixte a changé. De manière intéressante, il semble que, d’après les documents historiques, la région visée par l’étude soit la seule dans laquelle des personnes d’ascendance mixte résidaient avant l’arrivée des Européens.
Une méthode similaire à la méthode de « biographie collective » mise en œuvre pour l’étude du Grand lac des Esclaves (Jones, 2006) a été utilisée pour l’étude de la région du centre de la Colombie-Britannique (Thomson, 2006). Cette étude s’est largement fondée sur la méthode de la prosopographie qui, sous certains aspects, ressemble à une forme plus quantitative de biographie collective[9]. L’auteur de l’étude a établi les liens personnels et familiaux entre les personnes d’ascendance mixte au moyen de registres d’emploi du commerce de la fourrure et de registres de préemption foncière. Il a comparé ces liens aux renseignements circonstanciels provenant des récits d’explorateurs et de marchands de fourrures. L’auteur veut faire passer le message que, pour la région visée par l’étude, les pratiques des personnes d’ascendance mixtecorrespondaient souvent aux pratiques du commerce de la fourrure et que les commerçants de fourrures pouvaient être contraints d’agir selon les coutumes des Premières Nations locales. Il fait d’autre part remarquer que les origines ancestrales des individus d’ascendance mixte proviennent presque exclusivement de l’extérieur de la région étudiée. Dans les deux études, on perçoit ainsi un véritable contraste entre les gens d’ascendance mixtes qui n’avaient aucune dépendance à l’égard du commerce de la fourrure et ceux qui en étaient les agents.
Les enseignements tirés du point de vue de la méthode et des concepts
Les auteurs de ces rapports historiques ont dû se débattre avec un certain nombre de difficultés d’ordre méthodologique, notamment pour déterminer quels devaient être les documents à étudier pour trouver des renseignements sur les collectivités d’ascendance mixte ainsi que pour définir la meilleure manière d’échantillonner et d’interpréter les documents d’archives qui étaient à leur disposition pour la région donnée.
Au fur et à mesure que les chercheurs interprétaient les données qu’ils avaient mises au jour et rédigeaient leurs conclusions, deux difficultés d’ordre conceptuel leur sont apparues cruciales afin de pouvoir présenter les documents de manière à fournir des renseignements pertinents en vue d’un examen détaillé du point de vue juridique et sociologique. La première difficulté résidait dans l’extrême précaution qu’il est nécessaire de prendre au sujet de la différence entre culture et biologie. La seconde se rapportait à la question connexe des précautions qui s’imposent lorsque l’on a recours à des étiquettes ethniques au sujet de personnes d’ascendance mixte.
L’ethnicité est une notion difficile à définir. Comme le fait remarquer Statistique Canada en 2006 :
[l]e concept d'ethnicité a un certain caractère multidimensionnel dans la mesure où il comprend des aspects comme la race, l'origine ou l'ascendance, l'identité, la langue et la religion. Il peut englober aussi des dimensions plus subtiles comme la culture, les arts, les coutumes et les croyances de même que des pratiques comme l'habillement et la préparation de la nourriture. Le concept revêt également un caractère dynamique, étant constamment en état de changement.
Lorsqu’on recueille des données qui peuvent être utilisées pour étudier un point éventuel d’ethnogenèse pour une collectivité métisse historique, l’identification des faits qui portent sur une personne, un groupe ou une collectivité et qui révèlent un processus de métissage biologique ou culturel est essentielle pour être en mesure d’appliquer les critères de Powley et d’étudier une possible ethnogenèse. Cela est dû au fait que l’ethnogenèse n’est pas le simple résultat du métissage biologique entre des populations distinctes du point de vue biologique. L’ethnogenèse est le résultat de l’identification culturelle d’une population en tant que groupe social distinct sur le plan ethnique, dont les membres interprètent les liens biologiques d’une manière particulière et pertinente du point de vue social et qui partagent une même culture.
L’ethnicité est ainsi une construction sociale d’une identité de groupe que l’on définit souvent à la fois par des marques culturelles (telles que la religion et les traditions) et par des marques biologiques (telles que l’apparence physique et la parenté). Pour compliquer les choses, l’ethnicité peut parfois, dans les documents historiques, être attribuée par les individus appartenant au groupe (en inscrivant, par exemple, « je suis Métis ») ou par des tiers (en inscrivant, par exemple, « ils sont Métis »).
Il est courant lorsque l’on écrit sur l’histoire des gens d’ascendance mixte au Canada de déduire à tort que l’émergence de la collectivité Métis résulte de la simple parenté d’ascendance mixte, par l’application des définitions modernes du terme « Métis » à des populations historiques. Les mots utilisés dans les documents historiques ajoutent à la confusion, dès lors que le mot « Métis », qui en français renvoie à l’origine à la simple description d’une personne de parenté mixte, a fini par devenir en anglais une « étiquette » ethnique. En outre, le sens des appellations ethniques a changé en fonction du contexte au cours des différentes périodes historiques, selon le groupe et selon la langue.
En vue de tenir compte de ces difficultés, il a été décidé d’utiliser les qualifications ethniques applicables aux personnes d’ascendance mixte telles qu’elles apparaissent dans les documents originaux. Il est entendu que cela peut alourdir le style de rédaction et être éventuellement perçu comme sarcastique lorsque les citations sont sorties de leur contexte. Cependant, le fait de ne pas « coloniser » la nomenclature ethnique du passé avec des interprétations et des discussions du présent est essentiel pour présenter un récit de l’histoire qui soit le plus neutre possible.
Les prochaines étapes
La recherche historique peut engendrer autant de questions qu’elle n’apporte de réponses, puisqu’au fur et à mesure de la mise au jour d’informations, de nouvelles difficultés apparaissent et l’on mesure les répercussions actuelles de ces ensembles de faits et de situations historiques. Tandis que les projets de recherche ont permis d’obtenir un grand nombre d’informations sur l’histoire particulière des collectivités d’ascendance mixte du Canada, l’information révélée met également en lumière des questions intéressantes relativement à des régions qui pourraient nécessiter une recherche et une analyse approfondies en vue de traiter du complexe croisement entre l’histoire des personnes d’ascendance mixte et les répercussions de l’ethnogenèse des communautés métisses historiques. Les recherches historiques à venir sur le sujet pourraient étudier les questions suivantes :
- les liens entre des collectivités géographiquement distinctes;
- la nature des pratiques commerciales des personnes d’ascendance mixte;
- les conséquences en matière de droits qui découlent de l’utilisation de différents critères historiques pour les droits des Indiens et des Métis;
- l’existence de « collectivités cachées »;
- la question du caractère autochtone et l’absence d’un « quantum sanguin » dans la définition de Métis.
Liste de références
- Brown,J. 1983. « Woman as Centre and Symbol in the Emergence of Métis Communities ». The Canadian Journal of Native Studies 3:39.
- Brown, K. et Riley A. 2005. Historical Profile of the Southern Nova Scotia Area’s Mixed European-Indian Ancestry Community. Manuscrit non publié, ministère de la Justice Canada et Bureau de l’interlocuteur fédéral auprès des Métis et des Indiens non inscrits.
- Cottrell M., Mooney E., Lagimodiere J., et T. Pelletier. 2005. Historical Profile of the Cumberland Lake Area’s Mixed European-Indian Ancestry Community. Manuscrit non publié, ministère de la Justice Canada et Bureau de l’interlocuteur fédéral auprès des Métis et des Indiens non inscrits.
- Foster, J. E. 1994. « Wintering, the Outsider Male and Ethnogenesis of the Western Plains Métis ». Prairie Forum 19:1.
- Jones, G. 2005. Historical Profile of the Great Slave Lake Area’s Mixed European-Indian Ancestry Community. Manuscrit non publié, ministère de la Justice Canada et Bureau de l’interlocuteur fédéral auprès des Métis et des Indiens non inscrits.
- LaCompte M., Hodgson C., Cornish W., Hart J. et Holmes, J. 2005. Historical Profile of the Wabasca-Desmarais Area’s Mixed European-Indian Ancestry Community. Manuscrit non publié, ministère de la Justice Canada et Bureau de l’interlocuteur fédéral auprès des Métis et des Indiens non inscrits.
- Reimer, G. et Chartrand, J. 2005. Historical Profile of the James Bay Area’s Mixed European-Indian Ancestry Community. Manuscrit non publié, ministère de la Justice Canada et Bureau de l’interlocuteur fédéral auprès des Métis et des Indiens non inscrits.
- Statistique Canada. Définitions, sources de données et méthodes : Concepts et variables : Ethnicité. http://www.statcan.ca/francais/concepts/definitions/ethnicity_f.htm. Consulté le 6 juin 2006.
- Thomson,D. 2005. A Historical Profile of North Central British Columbia’s Indian-European Community. Manuscrit non publié, ministère de la Justice Canada et Bureau de l’interlocuteur fédéral auprès des Métis et des Indiens non inscrits.
- Turgeon L., Rousseau, L., Lavigne J., et Lessard, D. 2005. Un profil historique des communautés d’ascendance mixte indienne et européenne ou d’ascendance mixte inuit et européenne de la région de la Côte-Nord. Manuscrit non publié, ministère de la Justice Canada et Bureau de l’interlocuteur fédéral auprès des Métis et des Indiens non inscrits.
- R. c. Powley [2003] 2 R.C.S. Loi constitutionnelle, 1982, art. 35.
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