Effets psychologiques du traumatisme et réaction de la police

Environ un tiers des personnes exposées à des incidents traumatiques souffrent de troubles de stress post‑traumatique (TSPT) (Tortella-Feliu et coll., 2019). Pour ceux qui développent le TSPT, les expériences traumatiques antérieures et un éventail d’autres facteurs de risque (p. ex. antécédents de troubles psychiatriques, maladie physique, facteurs sociodémographiques) peuvent exacerber les futures réactions psychologiques maladaptatives aux traumatismes (Tortella-Feliu et coll., 2019). Pour qu’on puisse diagnostiquer un TSPT, les personnes doivent avoir vécu un événement traumatique majeur, ou en avoir été témoins, dans le cadre duquel elles ont répondu par la peur, l’impuissance ou l’horreur (Yehuda, 2002; Bryant, 2019). Les symptômes du TSPT s’inscrivent dans trois catégories : i) la réexpérience de l’événement (p. ex. des souvenirs ou des rêves perturbateurs, des réactions dissociatives comme des flashbacks, une détresse psychologique intense ou prolongée résultant de rappels du traumatisme); (ii) l’évitement actif des rappels internes (p. ex. pensées, souvenirs) et externes (p. ex. conversations) de l’événement traumatique; et (iii) les changements dans la cognition et l’humeur (Yehuda, 2002; Bryant, 2019). En outre, les victimes subissent des altérations de la cognition et de l’humeur qui peuvent avoir un effet sur leur capacité de se souvenir d’aspects importants d’un événement (Bryant, 2019), ce qui, dans le contexte des victimes de la traite des personnes ou d’agression sexuelle éprouvant un TSPT, peut amener les policiers à conclure qu’une victime ment.

La traite des personnes consiste souvent en des expositions répétées à des événements traumatisants sur une longue période par rapport à un incident ponctuel comme un vol d’effets personnels. L’exposition répétée et cumulative au stress traumatique, qui comprend souvent le contrôle coercitif, est appelée traumatisme complexe (Courtois, 2008) et se manifeste par un TSPT complexe (TSPT-C).

Le TSPT-C se présente généralement chez les personnes qui ont connu de multiples difficultés durant leur enfance (Hopper et Gonzalez, 2018) et est également un prédicteur de la victimisation liée à la traite des personnes (Oram et coll., 2015) parce que ces personnes sont souvent plus vulnérablesNote de bas de page 1. Cette double exposition aux traumatismes peut avoir une incidence négative sur le traitement des souvenirs parce que les victimes ont souvent appris des façons dysfonctionnelles de traiter leurs souvenirs traumatiques antérieurs (Abas et coll., 2013). Les symptômes du TSPT-C peuvent inclure la dysrégulation, la dissociation, les changements dans la mémoire, la détresse somatique, les changements dans la perception de soi et les problèmes de contrôle des impulsions (Courtois, 2008; Loewenstein et coll., 2014).

La violence envers les enfants peut également accroître le risque de TSPT (Abas et coll., 2013Note de bas de page 2). Des entrevues cliniques semi-structurées avec 131 victimes de la traite aux États-Unis (65 victimes de la traite des personnes et 66 victimes de la traite des personnes à des fins d’exploitation sexuelle) ont révélé que les victimes qui avaient déjà subi de la violence physique et sexuelle pendant leur enfance étaient particulièrement vulnérables aux symptômes du TSPT-C (Hopper et Gonzalez, 2018). De plus, 60 % des victimes interrogées répondaient aux critères de TSPT. Dans la même étude, la majorité des victimes interrogées présentaient au moins un symptôme de TSPT-C et les deux tiers répondaient aux critères pour plusieurs catégories de symptômes de TSPT-C. Les victimes de la traite des personnes étaient plus susceptibles d’avoir des symptômes comorbides de TSPT et de dépression que les victimes du travail forcé (59 % contre 40 % des victimes du travail forcé), et les victimes du travail forcé étaient plus susceptibles d’éprouver des symptômes de dépression (32 % contre 11 % des victimes de la traite des personnes à des fins d’exploitation sexuelle; Hopper & Gonzalez, 2018).

Les incidents traumatiques peuvent se manifester par la dépression, l’anxiété, l’automutilation, la toxicomanie et les troubles de l’alimentation (Wemmers, 2013). Les victimes de la traite peuvent éprouver des sentiments d’impuissance et de manque de contrôle sur leur vie. Leur sentiment de sécurité est menacé, elles peuvent avoir l’impression d’avoir été traitées comme un objet et développer des problèmes d’estime de soi. Les sentiments d’être pris au piège peuvent persister longtemps après qu’elles aient échappé à leur trafiquant (Hopper, 2017).

Dans le contexte des victimes d’agressions sexuelles, il est important de considérer la réaction des policiers aux révélations d’infractions sexuelles parce que la façon dont ils réagissent peut influer sur la perception de soi et les réactions émotionnelles des victimes (Bhuptani et coll., 2019). Les chercheurs ont constaté que les réactions négatives aux récits d’agression sexuelle qui semblent incompatibles avec le [traduction] « scénario typique du viol Â» peuvent accroître la probabilité que les victimes éprouvent des symptômes de TSPT et, en fin de compte, ont un effet sur leur rétablissement (Dumont et coll., 2021).

En outre, les agents doivent garder à l’esprit qu’il ne faut pas blâmer ni humilier la victime, ce qui peut conduire à son retrait et à son isolement lorsque cette dernière se présente à la police (Rich, 2019). L’empathie des policiers envers les victimes est en corrélation négative avec la honte des victimes, l’autocritique, la perception de la victime, la gravité du TSPT, et elle est en corrélation positive avec l’intention de se présenter devant les tribunaux (Maddox et coll., 2011).

Il est essentiel de créer un environnement favorable pendant la divulgation (Bhuptani et coll., 2019). Les victimes sont confrontées à de nombreuses inconnues, et elles utilisent l’équité perçue des procédures comme un moyen de déterminer si elles peuvent croire que les autorités agiront dans leur intérêt. Les victimes peuvent demander la validation et le soutien des autorités, et lorsqu’elles ne trouvent pas de réconfort, leur stress reste élevé et peut augmenter encore plus. Si les victimes sont incapables d’avoir confiance en la police, elles sont moins susceptibles de compter sur les autorités si elles sont victimes d’un autre crime (Wemmers, 2013).

Les victimes traumatisées peuvent souffrir de symptômes neuropsychiatriques dus à la violence et aux mauvais traitements. Cela peut aussi interférer avec la cognition et la mémoire. Les souvenirs d’expériences traumatisantes comportent souvent moins de renseignements contextuels (c.-à-d. quand, où), sont souvent fragmentés et sont plus riches en caractéristiques sensorielles, comme l’état émotionnel associé au traumatisme, aux images, à l’information olfactive et à d’autres sensations (Manzanero et coll., 2020; Saadi et coll., 2021). Les enquêteurs et les fonctionnaires de justice peuvent interpréter les fragments et les erreurs de mémoire comme de la malhonnêteté, ce qui peut menacer la crédibilité de la victime (Saadi et coll., 2021) et la procédure judiciaire pénale. Le processus judiciaire est régulièrement associé à la victimisation et à la perte de confiance dans l’ensemble du système de justice pénale. (Wemmers, 2013). Dans le contexte de la traite des personnes, la réalisation d’une évaluation pour déterminer si l’expérience de la traite des personnes a causé un traumatisme permet de mieux comprendre l’état psychologique de la victime (Hopper, 2017). Les fonctionnaires peuvent vouloir inclure cette information dans toute procédure.

La traite des personnes peut être intrinsèquement compliquée en raison de la nature criminelle du commerce du sexe et du chevauchement avec d’autres crimesNote de bas de page 3. Lorsque les victimes se manifestent, elles doivent être convaincues qu’elles ne feront pas l’objet d’une enquête pour avoir pratiqué le commerce du sexe et que la police est là pour les aider. Dans d’autres cas, certaines victimes s’adonnent elles-mêmes à des actes criminels et elles peuvent se retrouver en garde à vue. Dans ces circonstances, il est important que les policiers reconnaissent que les procédures d’arrestation peuvent avoir un effet profondément déclenchant pour les victimes qui ont déjà subi de la violence et des traumatismes. Parler avec condescendance aux victimes, les emmener à la station habillées en partie seulement, limiter leurs déplacements et utiliser un comportement condescendant peut être très provocant. Les procédures courantes de mise en détention, comme le fait de poser des questions personnelles, de confisquer des vêtements et d’isoler les prisonniers, peuvent aussi déclencher des souvenirs traumatisants (Ostad-Hashemi, 2017).

Afin de réduire l’ambiguïté et la peur dans le traitement, il est recommandé que les agents expliquent ce qu’ils font et pourquoi et ne laissent rien à l’imagination. Il est facile de submerger ces victimes; il faut donc prendre soin d’expliquer chaque étape du processus afin de réduire l’ambiguïté. Par exemple, les agents devraient expliquer le processus de présentation d’une déclaration lorsqu’une victime se rend au poste de police, lorsqu’elle rencontre des fonctionnaires de justice et lorsqu’elle comparaît devant le tribunal pour témoigner. Le recours aux services aux victimes et aux services communautaires et à d’autres formes d’aide aux victimes de la traite des personnes devient de plus en plus fréquent pour aider les victimes.