Harcèlement et discrimination

Pour les personnes interrogées provenant du Centre du Canada, le harcèlement et la discrimination sont les problèmes juridiques graves les plus fréquemment mentionnés (13 sur 25, soit 52 %); ils sont moins fréquents pour les personnes de l’Est du Canada (4 sur 17, soit 23 %). Cependant, après avoir examiné de plus près les réponses aux questions sur le harcèlement et la discrimination, nous avons constaté que ces problèmes sont soit très généraux – c’est-à-dire qu’ils concernent les expériences des personnes LGB en tant que groupe, et non en tant qu’individus – soit qu’ils constituent en fait de la violence criminelle. Une personne du Centre du Canada a fait remarquer :

[Traduction] [Une] grande partie de la discrimination dont nous sommes victimes, que nous soyons des personnes queers, trans, bispirituelles ou autres, n’est plus aussi publique qu’elle l’était. J’ai l’impression qu’une grande partie de cette discrimination n’est pas affichée, alors qu’aujourd’hui elle est plus subtile et plus présente. Elle existe, mais ils ont trouvé des moyens de le rendre un peu plus difficile à cerner et à contester (CC# 18).

Une autre participante a souligné à quel point le harcèlement était normatif, en déclarant : « J’ai – comme je l’ai dit, étant une femme métisse bispirituelle qui se promène dans ce monde, c’est tous les jours. Vous allez être confrontée à toutes sortes de choses. Presque tous les jours. À moins d’être aveugle » (CC# 18).

Les personnes interrogées ont noté que le harcèlement verbal était une expérience courante :

[Traduction] Parfois, il y a des gens qui sont vraiment grossiers et des choses comme ça. Ils me disent d’aller me suicider et d’autres choses comme ça. Ils font des commentaires sur ma réputation. (CC# 17).

Une autre personne a décrit le harcèlement verbal homophobe qu’elle a subi pendant son adolescence, à l’école et dans sa communauté, allant d’insultes homophobes à des menaces de mort. En fin de compte, la directrice d’école secondaire lui a lancé un ultimatum : « soit vous abandonnez vos études, soit je vous mets dehors. Elle m’a dit qu’elle ne pouvait pas me protéger de mon homosexualité et qu’elle préférait que je puisse aller à l’école, ailleurs, mais pas ici. J’ai fini par m’enfuir de chez moi et aller à Toronto à l’âge de 15 ans » (CC# 8). Une autre encore a décrit une série d’agressions verbales contre les homosexuels perpétrées par un voisin dans leur immeuble. Selon cette personne, le fait que le propriétaire n’ait pas abordé le problème directement est venu aggraver la situation. En fait, elle a déclaré :

[Traduction] C’est moi qui suis poursuivi en justice et qui fais l’objet d’un examen parce que j’ai cessé de payer mon loyer parce qu’ils ne règlent pas le problème. C’est donc moi qui risque l’itinérance et tout le reste parce qu’ils ne font rien et que je prends les choses en main pour les forcer à s’attaquer au problème, ce qu’ils ne le font toujours pas (CC# 18).

Enfin, deux personnes interrogées ont relevé des schémas de discrimination en milieu de travail et dans d’autres sphères professionnelles. Une tendance intéressante relevée par un participant de l’Est du Canada concerne l’exclusion des personnes 2ELGBTQ+ des réseaux professionnels. Il venait de déménager d’une ville du Centre du Canada et avait du mal à établir les réseaux dont il avait besoin pour s’intégrer avec succès dans leur secteur d’activité. Il attribuait cette situation à son orientation sexuelle :

[Traduction] Eh bien, je pense que, disons par exemple que dans des circonstances normales, vous voyez des gens invités à aller boire un verre dans un environnement de réseautage. Et je vois cela autour de moi tout le temps. Toutefois, la plupart de mes clients sont hétérosexuels. Ils ont tous une famille. Inviter un homosexuel à dîner dans une petite ville peut donc être perçu différemment que si vous le faites dans une grande ville. Je sais que si j’avais été hétérosexuel, on m’aurait invité à boire une bière. Et il n’aurait pas été sous-entendu que cela signifiait quelque chose de plus qu’une simple bière. (EC#15).

Trois autres exemples font état de discrimination, voire de violence, au sein des communautés des personnes interrogées. Deux personnes font état d’expériences négatives au sein de la communauté queer. La première personne a déclaré :

[Traduction] [J]e me sens plus triste parce que cela arrive parfois dans la communauté queer, parce que je gérais un espace sur Internet et que parfois, lorsque vous ne faites pas ce que les gens veulent ou quelque chose comme ça, vous devez respecter certaines règles, les gens commencent à être vraiment en colère et à lancer des rumeurs à votre sujet. Par exemple, quelqu’un a dit à tout le monde que j’étais contre le travail du sexe, alors que je n’ai jamais rien dit contre le travail du sexe et que j’ai beaucoup d’amis et d’amies qui font ce travail vous savez, cela m’est arrivé. Et une fois, c’était dans un espace sécuritaire et ce n’était pas seulement virtuel, la personne m’a attaquée. C’était donc du harcèlement (CC# 17).

Une autre a décrit une « campagne » de représailles similaire, bien que plus violente, au sein de ce qu’elle appelle une communauté ayant une attitude positive envers l’expression de la sexualité. Lorsqu’elle a révélé publiquement avoir été violée par un « suprémaciste blanc, hétérosexuel (je pense), qui était très populaire », elle a fait l’objet de ce qu’elle a appelé une « campagne d’intimidation » et une « campagne de chuchotement », et a été qualifiée de « salope menteuse ». La personne avait l’impression qu’ils :

[Traduction] [C]herchaient à salir ma réputation et je ne pouvais rien faire. Parce que toute action que je faisais, une fois j’ai essayé de participer à un concours d’art et quelqu’un a mentionné mon mentor et a dit des choses sur moi. Et le mentor a fini par me laisser tomber (CC# 1).

Dans le troisième cas, une personne bispirituelle a décrit la discrimination dont elle a fait l’objet au sein de sa communauté autochtone. Elle a cherché à faire inclure un symbole de l’aigle sacré bispirituel dans son pow-wow annuel, motivée par la question suivante : « Que pouvons-nous faire dans notre communauté pour la décoloniser et faciliter notre retour et celui de nos frères et sœurs bispirituels dans le cercle de la solidarité communautaire? » (CC# 12). Cependant, le comité du pow-wow lui a dit, par écrit, qu’en raison de son orientation sexuelle, ce bâton à exploit ne serait pas inclus :

[Traduction] Mais maintenant que j’ai défendu mes intérêts et ceux de ma famille et de ma communauté dans le contexte de l’accueil des personnes bispirituelles dans la communauté, on nous dit non à cause de nos préférences sexuelles. Oui, c’est bon, vous pouvez venir ici, tant que vous restez dans le placard, mais n’apportez pas de bâton à exploits ni de drapeaux (CC# 12).

Dans un autre contexte de discrimination, certaines personnes interrogées ont repoussé les limites en manifestant de la résistance et une opposition en réponse à leurs expériences oppressives ou négatives. Une personne a souligné la probabilité de représailles « parce que vous êtes un perturbateur de merde, à cause de cette affaire qui va aller de l’avant » (CC# 14). Une autre personne a évoqué des sentiments similaires, déclarant : « Oui, surtout le personnel masculin, parce qu’une fois que j’ai parlé de cette affaire, ils ont commencé à me cibler et à me mettre mal à l’aise, en disant que je détestais les hommes et que j’essayais juste de me débarrasser des hommes dans les institutions pour femmes, et ainsi de suite » (EC#6). Il n’est donc pas étonnant que les personnes interrogées aient hésité à signaler les incidents de harcèlement ou de discrimination. La peur des représailles en est certainement l’une des raisons, puisque « la communauté est si petite que si vous vous plaignez d’un problème, vous vous plaignez de plusieurs problèmes, auprès de plusieurs personnes que vous ne connaissez même pas. J’ai donc l’impression d’être sur une liste noire en ce moment » (EC#16). D’autres craignent d’être déplacardées si elles signalent des incidents. Dans l’exemple suivant, le participant était si réticent à signaler une série d’agressions sexuelles entre personnes du même sexe commises par un ancien partenaire qu’il a attendu dix ans :

[Traduction] Ma peur d’être déplacardé, ma peur de ne pas vouloir parler à la police – nous comprenons les obstacles auxquels se heurtent les femmes qui signalent les cas d’agression sexuelle, mais il faut ajouter une autre couche de discrimination en ce qui concerne l’homophobie. C’est la raison pour laquelle je n’ai pas cherché à obtenir justice à l’origine (CC# 6).

En revanche, deux autres personnes n’ont pas signalé avoir été prises pour cible, non pas pour se protéger eux-mêmes, mais pour protéger les autres. Voici un exemple particulièrement poignant :

[Traduction] L’une des personnes qui a abusé de moi et m’a volé des milliers de dollars était une personne qui essayait d’immigrer au Canada. Je n’ai pas pu la dénoncer, car, outre le fait qu’elle est non binaire, si je la dénonçais, elle risquait d’être expulsée du pays. Et je n’aurais toujours pas récupéré mon argent. Mais quand même, c’est comme si, au sein de la communauté queer, il y avait ce besoin de protéger les membres de la communauté queer parce que la situation est si violente (CC# 1).

Cependant, comme nous l’avons indiqué ailleurs, la réticence des personnes interrogées à signaler les incidents qui constituent des infractions pénales peut également être attribuée à un manque de confiance envers la police, car « vous développez des préjugés à son égard. Moi, par exemple, je déteste les policiers. Et c’est parce que j’ai eu tellement de mauvaises interactions avec eux » (CC# 8).

Une personne, qui avait été agressée physiquement et sexuellement à de nombreuses reprises, avait perdu l’espoir de demander des comptes pour les viols subis :

[Traduction] [V]ous ne pouvez pas demander l’aide des services policiers. Ils vous harcèlent sexuellement […]. Je n’aime pas la police, je ne lui fais pas confiance, j’ai été harcelée par la police, j’ai été sexualisée par la police. Les temps sont durs. Pour les personnes queers, pour les personnes non binaires, c’est difficile (CC# 1).

Malheureusement, cette méfiance s’étend au-delà des services de police, reflétant un manque de confiance beaucoup plus large dans le système de justice dans son ensemble :

[Traduction] J’ai été victime d’une agression de la part d’un de mes amis. Par la suite, je n’en ai pas parlé à beaucoup de gens, mais certaines de ces personnes m’encourageaient à intenter une action en justice. Et oui, j’y ai pensé. Je ne l’ai finalement pas fait et je peux expliquer pourquoi. À mon avis, la première étape à franchir pour interagir avec le système de justice, c’est de croire en la possibilité d’une justice dans le système. Et j’avais très peu confiance en cela. J’ai donc très peu confiance dans le fait qu’on me croit, je n’ai pas de bonnes relations avec la police ou le système de justice. Je pense que c’est assez courant au sein de la communauté queer, comme sur le plan politique (CC# 2).

Une personne interrogée était particulièrement préoccupée par ce qu’elle considérait comme le manque de capacité du système de justice pénale à traiter les agressions sexuelles commises par des personnes de même sexe. Elle a fait remarquer :

[Traduction] Si vous êtes une personne de couleur, si vous vous identifiez comme une personne gaie, lesbienne, bisexuelle, bispirituelle, peu importe la définition que vous voulez en donner. Il me semble que nous exposons les gens à un risque supplémentaire en ne reconnaissant pas cette vulnérabilité, puis à un risque psychologique supplémentaire lorsque vous vous heurtez à un système qui ne sait pas comment traiter les agressions sexuelles et qui ne sait certainement pas comment traiter les agressions sexuelles commises par des personnes de même sexe (CC# 6).

Bien qu’il s’agisse d’un problème généralisé, les personnes interrogées ont particulièrement critiqué l’apparente « hésitation » de la procureure de la Couronne à discuter de l’agression sexuelle contre une personne de même sexe, rappelant : « Elle pouvait conceptualiser la relation, mais pas le sexe, parce qu’elle avait manifestement des barrières dans son esprit et qu’elle avait besoin d’éducation, tout comme ce foutu bureau de la procureure de la Couronne » (CC# 6). Cette personne a poursuivi en disant qu’elle estimait qu’il y avait un besoin, non seulement dans le système de justice, mais aussi dans le grand public, d’une plus grande sensibilisation et d’une plus grande éducation sur la dynamique particulière de la violence entre personnes de même sexe.

De même, une autre personne a souligné l’importance des acteurs juridiques 2ELGBTQI+ – ou au moins respectueux des personnes 2ELGBTQI+. Elle s’est sentie capable de s’adresser au système de justice pénale uniquement parce qu’elle avait le soutien d’un ami avocat, qui était également homosexuel. Elle a déclaré : « Je ne sais pas si j’aurais été capable de me convaincre de voir quelqu’un d’autre » (CC# 3). Plutôt que de craindre d’être confronté à un système de justice antipathique, elle « savait que je serais automatiquement cru et soutenu. Et puis cette personne, qui est aussi queer, qui fait partie de la communauté, comprend mon point de vue sur la police et la façon dont elle me perçoit. L’interaction entre le genre et l’identité et tout cela m’a aidé » (CC# 2).

Il semble que les personnes interrogées qui subissent des formes non criminelles de harcèlement et de discrimination soient encore moins enclines à rechercher des solutions juridiques. Très peu de personnes ont déclaré s’être tournées vers le système de justice pour résoudre leurs problèmes. Le cas mentionné ci-dessus, où le comité du pow-wow a refusé d’admettre le drapeau totémique bispirituel, constitue une exception. La participante impliquée dans cet exemple a déposé une plainte pour violation des droits de la personne contre le gouvernement tribal. Deux ans plus tard, le dossier n’a toujours pas été résolu.

Cependant, la plupart des personnes interrogées n’ont guère envie de s’engager dans le système de justice. L’une d’entre elles a décrit son sentiment que la communauté 2ELGBTQI+ était invisible pour le système juridique, de sorte que, bien qu’elle ait connu de nombreux cas de discrimination, elle estimait que, malgré tout, « la structure juridique elle-même n’est pas – ne me prend pas en compte » (CC# 1). De même, une autre personne a évoqué « les brimades, les campagnes de diffamation et toutes ces choses désagréables qui se passent et pour lesquelles je ne peux pas obtenir justice. Des problèmes juridiques se posent, mais la structure elle-même est tout simplement inaccessible » (CC# 2).

Il est intéressant de noter que plusieurs personnes interrogées ont fait remarquer que, même face à des résultats insatisfaisants, ils refusaient d’être réduits au silence. Elles pourraient choisir de ne plus aller en cour à l’avenir, mais elles continueraient néanmoins à faire pression dans l’intérêt de la justice et de la reconnaissance des droits de la personne. L’une d’entre elles a déclaré :

[Traduction] Cela me pousse à trouver des solutions, donc je pense qu’une partie de mon homosexualité me pousse à me battre pour les droits, en particulier pour les hommes gais, parce que nous sommes perdus dans la mêlée. Ainsi, la merde négative qui m’est tombée dessus et à laquelle j’ai fait face n’a fait que me motiver à me retrousser les manches et à faire partie de la solution (EC#16).

Comme dans d’autres contextes juridiques, les expériences discriminatoires et les résolutions insatisfaisantes ne sont pas sans conséquences pour les personnes interrogées. Les problèmes émotionnels et de santé mentale sont fréquents, dans la mesure où « cela vous dévalorise dans l’ensemble. Votre estime de soi diminue, donc plus rien ne va. Si vous vous laissez abattre » (CC# 18). Comme le souligne l’une d’entre elles :

[Traduction] Des problèmes de santé mentale sont survenus, cela a causé ma dépression, mon anxiété. Je vivais seule, je ne connaissais personne, je ne pouvais parler à personne de gai, personne de séropositif. Et aussi, le manque de revenus, le manque de logement, le manque, le manque, le manque. Il me semblait qu’il n’y avait rien de valable à offrir non plus. Alors je me suis isolée encore plus et ça m’a mené à la dépression (EC#16).

D’autres personnes ont également parlé d’isolement. Les expériences discriminatoires et la peur associée d’être à nouveau pris pour cible en raison de leur sexualité ont poussé l’une d’entre elles à s’éloigner de toute personne qui tentait de se lier d’amitié avec elle : « Maintenant, si une personne essaie de se lier d’amitié avec moi, qu’il s’agisse d’un homme ou d’une femme, et qu’elle me dit : Bonjour, comment ça va? Je réponds, très bien, mais ne vous approchez pas de moi. Je me referme sur moi-même » (CC# 21). Ce qui encore plus inquiétant, c’est que les problèmes rencontrés peuvent également entraîner une rupture avec la culture d’appartenance, comme c’était le cas de la participante bispirituelle. Pour ces personnes, les dommages ont été « profonds et significatifs » (CC# 12). La participante ne se rend plus dans sa communauté et n’assiste plus au pow-wow parce qu’elle considère maintenant sa communauté comme un endroit « toxique » et dangereux. Elle résume son éloignement comme suit :

[Traduction] Il y a plusieurs couches ici, n’est-ce pas? En tant que femme autochtone, j’ai été dépossédée de ma terre, de mon eau, de ma maison et de toutes ces choses, mais de ma famille, de ma communauté, de mes rôles et responsabilités traditionnels, cette action de dire « non, vous ne pouvez pas venir ici à cause de vos préférences sexuelles » a des répercussions profondes sur notre culture et sur notre mode de vie, et notre bien-être est lié de façon holistique à nos relations (CC# 12).