Emploi et travail
Onze des 25 (44 %) personnes interrogées provenant du Centre du Canada et une proportion légèrement inférieure (6 sur 17 ou 35 %) de l’Est du Canada ont déclaré avoir rencontré des difficultés au travail. Dans les deux régions, les incidents se sont concentrés sur le harcèlement et la discrimination, les fausses accusations d’actes répréhensibles, les refus d’embauche et les licenciements considérés comme illégitimes. Un cas de discrimination dure depuis de nombreuses années :
[Traduction] Cela a commencé [le 19902] lorsque la direction a commencé à me harceler parce qu’elle avait découvert que j’étais homosexuel. Il s’agissait de la direction, et non d’agents fédéraux. Les membres de la direction marchaient d’une façon – mais je ne marche pas comme ça – mais ils marchaient derrière moi et imitaient la démarche d’une femme. Ils m’appelaient [nom], c’était une terminologie des années 1960 à Montréal où ils traitaient la population gaie de [nom] (CC# 9).
Ce participant a rappelé qu’il avait changé de lieu de travail et pris au moins trois congés médicaux en raison du harcèlement de la part de ses collègues et de la direction. Il a été victime de divers comportements abusifs :
[Traduction] Je recevais des courriels graphiques et vulgaires. Oh, tout cela est enregistré. Donc, oui, je recevais des courriels. Des images graphiques et en marchant dans le couloir de la prison, les gens [me regardaient], mimaient des relations sexuelles anales, en se prenant les fesses, en se retournant et en me regardant, en me faisant de l’œil. En tout cas, ils se promenaient et m’appelaient [insulte]. Si vous savez ce que ça veut dire. Et aussi des appels à la sodomie (CC# 9).
Malgré le harcèlement incessant et la documentation du participant, l’affaire n’est toujours pas résolue, comme nous le verrons plus en détail ci-dessous. Cette expérience n’est pas inhabituelle : plusieurs autres personnes interrogées ont également fait part d’incidents de harcèlement et de discrimination en milieu de travail. Un participant de l’Est du Canada décrit les commentaires homophobes qui lui sont fréquemment adressés :
[Traduction] Des problèmes de harcèlement et de manque de professionnalisme de la part de collègues et de la direction […] Il y avait donc beaucoup de remarques homophobes de la part de collègues et même de certains membres de la direction, ce qui était surprenant, car mon superviseur immédiat était également un homme queer (EC#17).
D’autres ont qualifié leur expérience de discrimination plutôt que de harcèlement, bien qu’elles aient souvent eu du mal à cerner quelque chose de concret. Il semble que, pour certaines personnes, le climat dans lequel elles travaillaient était marqué par une inégalité de traitement fondée sur leur orientation sexuelle. L’une d’entre elle décrit son expérience des erreurs de paie :
[Traduction] Au début, je pensais que c’était une simple erreur. Puis, au fur et à mesure, je me suis rendu compte que l’erreur me concernait plus particulièrement que mes collègues. J’ai cherché dans d’anciens courriels et j’en ai trouvé un où ce gestionnaire en particulier s’en prenait à moi, en raison de mon orientation sexuelle et au fait que je ne suis pas blanc, qu’il avait spécifiquement choisi de changer la date de fin et de ne pas m’en faire part. C’est probablement la raison pour laquelle, à chaque fois que je demande un calcul, il utilise une date antérieure pour me dire que je n’ai pas droit à autant d’argent (CC# 10).
Une autre personne partage le même sentiment d’avoir été victime de discrimination en raison de l’homophobie sur son lieu de travail :
[Traduction] Je travaillais dans une entreprise privée et ma supérieure était connue pour être ouvertement opposée à la communauté LGBTQ. C’était quelque chose que nous savions tous, mais dont personne ne parlait vraiment. Elle a découvert que je faisais partie de la communauté LGBTQ et j’ai eu l’impression qu’il y avait une sorte de discrimination au travail. Par exemple, on m’a refusé beaucoup de primes au travail et de promotions. J’ai eu l’impression que beaucoup des pratiques qu’elle a inculquées étaient injustes (EC#11).
Cette personne signale des pratiques douteuses en matière de promotion; d’autres suggèrent que des licenciements douteux ont également eu lieu. Une personne a souligné le risque que représente le fait de s’identifier ouvertement comme personne bispirituelle sur le lieu de travail :
[Traduction] Je crois que j’ai été congédiée parce que j’ai parlé ouvertement de mon orientation sexuelle, du fait que je suis une personne bispirituelle. J’ai insisté pour que l’on m’offre une formation sur l’espace sécuritaire. J’ai été la première personne à mettre en place la formation à l’espace positif, la formation à l’espace sécuritaire, des arcs-en-ciel partout pour que les jeunes sachent que c’est un endroit sûr. Eh bien, les autres membres du personnel et la direction n’ont pas apprécié et, en l’espace d’une semaine, j’ai été renvoyée (CC# 12).
Une personne interrogée qui travaillait dans l’industrie de la construction dans l’est du Canada suggère que l’homophobie est très répandue dans ce secteur et qu’il est donc difficile pour les personnes 2ELGBTQI+ de garder leur emploi :
[Traduction] [D]ans mon secteur d’activité, la menuiserie et la construction en général, les gens sont très hostiles à l’égard des membres de la communauté arc-en-ciel, en référence à la communauté 2ELGBTQIA+ et à ses alliés. Il y a beaucoup d’hostilité envers les membres de la communauté arc-en-ciel, même si vous êtes un allié. On vous met dans le même sac, et moi, je suis de genre queer et ouvertement pansexuel dans ma communauté (EC#8).
La personne a été licenciée après avoir dénoncé les actes transphobes qu’elle avait constatés sur le lieu de travail :
[Traduction] J’ai dénoncé ces actes et j’ai perdu mon emploi. Je n’apprécie pas ce que vous dites et en tant que personne qui s’identifie comme de genre queer non binaire, vous savez ce que je veux dire, bla bla bla. C’était la fin de l’histoire. Je n’ai pas été licenciée, mais je n’ai jamais été rappelée. C’est donc un licenciement effectif, vous voyez ce que je veux dire? Je pense qu’ils savaient qu’ils ne pouvaient pas dire qu’ils vont vous licencier parce que vous étiez n’importe quoi, sans qu’il y ait une sorte de litige (EC#8).
En effet, comme l’a dit une autre personne du Centre du Canada, la contestation du harcèlement et de la discrimination mentionnés ci-dessus semble être un précurseur fréquent du licenciement :
[Traduction] (Un ami) a attiré mon attention sur le fait que quelqu’un utilisait un langage désobligeant à mon égard en tant que personne à l’emploi. J’en ai donc parlé à la direction au lieu d’appeler le service des ressources humaines, car je pensais qu’il s’agissait d’une affaire interne et que je n’avais pas de preuve primaire. J’en ai donc parlé à la direction. On m’a dit que la directrice générale serait informée de ce qui se passait et dans les trois jours qui ont suivi, je crois, on m’a fait venir dans le bureau et on m’a dit qu’elle avait maintenant reçu des plaintes à mon sujet en tant que personne et j’ai répondu que je ne comprenais pas vraiment de quoi il s’agissait. Elle m’a également dit qu’elle n’avait pas le temps de s’occuper de ces bêtises enfantines que sont les plaintes. Ouais. Et puis, dans les deux ou trois jours qui ont suivi, je me suis présentée pour un quart de travail et j’ai travaillé pendant tout le quart de travail, j’ai travaillé avec la directrice générale, et puis le lendemain, je suis arrivée pour mon quart de travail, elle n’était pas là, et j’ai été renvoyée par le directeur adjoint (CC# 11).
Cet incident particulier met en lumière une autre stratégie relevée par six autres personnes – l’utilisation de ce qu’elles considèrent comme des accusations infondées comme prétexte pour licencier des employés « indésirables ». Dans deux cas, après une courte période de travail et après s’être identifiés comme homosexuels, ces personnes ont été accusées de vol pour justifier leur licenciement. L’une d’entre elles a déclaré :
[Traduction] J’étais sortie du placard et j’avais l’air gai et je n’avais pas commencé à faire une transition ou quoi que ce soit de ce genre, mais on pouvait quand même le remarquer.. . Et à la fin, ils ont trouvé l’argent disparu. J’avais fait une erreur de calcul et je m’en suis excusée, mais ils m’ont dit que je ne pouvais pas revenir parce qu’ils n’appréciaient pas ma personnalité (CC# 11).
De même, une autre a déclaré : « J’ai révélé mon homosexualité à l’âge de 17 ans et je travaillais à [nom du lieu de travail], dès que j’ai révélé mon homosexualité, ils ont présumé et dit, sans aucune preuve, ils n’ont pas voulu me la montrer, que je volais de l’argent dans la caisse enregistreuse.. .. Ils m’ont donné le choix. Je pouvais soit rembourser l’argent, soit partir » (EC#2).
Malheureusement, peu d’incidents signalés ont été résolus d’une manière qui ait été bénéfique ou satisfaisante pour les personnes interrogées. Nombre d’entre elles ont simplement laissé tomber les choses ou ont essayé d’en « rire » (EC#13). Deux personnes ont déclaré qu’elles n’avaient pas engagé de poursuites judiciaires en raison d’un « manque de confiance dans la justice au sein de la communauté arc-en-ciel, qui est le plus souvent ignorée » (EC#8) et parce que « très franchement, je n’ai pas confiance dans le système juridique, surtout lorsqu’il s’agit de ce genre de choses » (c’est-à-dire le harcèlement homophobe [EC#8]).
D’autres ont abordé le problème de front, en essayant plusieurs modes de recours. Une personne interrogée (CC# 24), dont le contrat fédéral avait été résilié, s’est vu refuser l’accès à son ancien bureau pour récupérer ses médicaments dont elle avait grand besoin. Comme elle ne faisait pas partie d’un syndicat, cette voie de soutien lui était fermée. Elle a immédiatement appelé son député pour lui demander de l’aide, mais a constaté que celui-ci « prenait la situation à la légère et n’en tenait pas compte ». Lorsque l’entreprise a de nouveau refusé de permettre à la personne d’accéder à ses médicaments, elle a déposé une plainte auprès de la Commission des droits de la personne, qui lui a également indiqué qu’elle ne pouvait pas intervenir.
La réticence ou l’incapacité de plusieurs institutions à intervenir dans les incidents relatés par les personnes interrogées est un thème récurrent. Le travailleur des services correctionnels mentionné plus haut a passé en revue toute la gamme des ressources possibles, de la direction aux syndicats en passant par le comité des griefs. Pourtant, 30 ans après le début du harcèlement, « si je me fais renverser par un autobus, ce problème ne serait pas résolu et disparaîtrait » (CC# 9). On lui a mis des bâtons dans les roues chaque fois :
[Traduction] La direction n’est jamais intervenue, n’a jamais rien fait, et c’est comme ça avec la Commission de règlement des griefs depuis [les années 1990]. Et maintenant, ils sont très incompétents et ils n’ont pas compris pourquoi ça s’est produit. Évidemment, je suis syndiqué et mon principal harceleur [pendant plusieurs années] était le président de notre section locale. Le syndicat était donc impliqué. J’ai essayé d’obtenir une représentation différente, mais ils n’ont jamais abordé le problème directement (CC# 9).
Dans de nombreux cas, les personnes interrogées ont consulté en vain leur service des ressources humaines pour obtenir une solution. Une personne de l’Est du Canada a noté à trois reprises que les services des ressources humaines n’étaient pas du tout utiles. Elle espérait régler son problème « de manière informelle, en quelque sorte par l’intermédiaire des RH, mais comme vous pouvez l’imaginer, cela ne s’est pas bien passé » (EC#17). Malheureusement, tout comme cette personne, la plupart des personnes interrogées ont estimé qu’elles n’avaient pas d’autres options. Lorsque les ressources humaines ne l’ont pas aidé, la personne n’a pas cherché d’autres solutions juridiques parce que, selon elle, elle n’avait pas confiance dans le système juridique. Même parmi les personnes qui ont testé les eaux juridiques, aucune n’a été satisfaite :
[Traduction] J’ai essayé d’obtenir des conseils et une aide juridiques. Ça n’a jamais vraiment abouti à un procès ou à quoi que ce soit d’autre devant le tribunal et puis je me suis dit d’accord, oublions ça et j’ai laissé tomber. Ils m’ont dit que, selon l’échéancier, il faudrait des mois, voire des années, si l’affaire était portée devant les tribunaux. C’est très lourd en soi (EC#11).
[Traduction] J’ai fini par m’adresser à l’aide juridique parce que je n’ai qu’un accès limité, je n’ai pas d’avocat et j’ai parlé à un ami qui était avocat personnellement et j’ai essayé de poser des questions professionnelles ou autres, mais je n’ai jamais eu d’avocat officiel. J’ai fini par m’adresser aux tribunaux. Ils ont fait de la médiation, et nous sommes passés en premier parce qu’il y avait si peu de monde et qu’ils savaient qu’ils ne voulaient pas perdre de temps au tribunal pour ce cas, pour être honnête. Ils nous ont donc demandé d’aller en médiation. Et finalement, nous nous sommes mis d’accord une deuxième fois pour nous retirer tous les deux de l’affaire. Mais je pense que tout ça a pris un an (EC#15).
Comme le suggèrent ces deux exemples, le temps et la lourdeur de la procédure judiciaire sont préjudiciables à la résolution d’un cas et peuvent en fait dissuader les personnes interrogées d’avoir recours à cette approche. Si elles ne savent pas que les services dont elles ont besoin existent ou si les services auxquels elles peuvent avoir recours ne sont pas clairs, elles ne seront pas en mesure de naviguer dans le système. L’une d’entre elles a fait le commentaire suivant :
[Traduction] Je suis sûr qu’il y a une aide juridique et une sorte d’organisation ou de structure en place, mais je ne les connaissais pas. J’ai donc eu l’impression d’avoir affaire à des choses ponctuelles, ad hoc. S’il y avait une sorte de service que je connaissais qui pouvait m’aider et me guider à travers les étapes et rendre les choses plus simples, je pense que cela m’aurait aidé (EC#11).
Les effets cumulés des difficultés rencontrées sur le lieu de travail et des difficultés à les résoudre sont importants. Et les différends d’ordre juridique sont coûteux. C’était souvent le cas, pour des raisons évidentes, lorsque les personnes étaient licenciées :
[Traduction] Il y a eu des répercussions financières. J’ai donc dû passer quelques mois sans revenus pendant la période de transition, puis, dans le cadre de mon nouveau poste, j’ai subi une certaine baisse de salaire. Mais cela vaut la peine pour l’amélioration de l’environnement (EC#11).
[Traduction] Le budget était donc déjà très serré. Et comme j’ai perdu 80 $ de plus, ça peut sembler très peu, mais c’est beaucoup de nourriture. Nous en sommes donc restés là et avons eu des difficultés pendant au moins six mois (EC#2).
Le stress financier a exacerbé l’anxiété liée aux problèmes sous-jacents du milieu de travail. Toutes les personnes ayant déclaré avoir été confrontées à un grave problème juridique en matière d’emploi ont également indiqué que l’incident, souvent associé aux tentatives ultérieures de le résoudre, avait eu des effets à court ou à long terme sur leur santé mentale et émotionnelle. La série d’observations suivante illustre ce point :
[Traduction] L’autre chose que j’ai trouvée très stressante, c’est l’impact très important sur ma santé mentale. Mais je pense qu’avant cela, j’étais très optimiste et je n’étais pas frustrée lorsque les choses allaient mal (CC# 10).
[Traduction] Cela m’a même laissé un traumatisme émotionnel grave dans la mesure où je ne sais pas pourquoi j’ai été licenciée, mais ils ont allégué que je les avais volés, que j’étais une employée horrible, que je traînais tout le temps [au travail], que j’avais essayé de voler des objets, du temps. Que je ne faisais pas le travail qui m’était confié (CC# 11).
[Traduction] C’était assez bouleversant et j’étais plutôt en colère au début, puis je suis devenue vraiment bouleversée qu’une telle chose puisse se produire, surtout au Canada. Et qu’il y ait encore des gens avec cette mentalité, alors c’était vraiment décevant. Je pense qu’au début, c’était juste un peu d’insomnie et du stress en général (EC#11).
[Traduction] Et parce que je souffre d’un SSPT de toute façon, comme j’ai un trouble du stress, ça m’a causé beaucoup d’insomnie et faire toute la paperasse a eu un impact physique sur ma relation, ce genre de choses. C’était vraiment prenant pendant un certain temps. C’était assez négatif. Pour être honnête, ça me dégoûtait vraiment. C’était plutôt merdique. Et c’était comme effrayant au début (EC#15).
Cette dernière personne fait également allusion aux répercussions des enjeux sur sa relation. Ces impact ont pris plusieurs formes, y compris la création de stress pour les autres : « Et mon partenaire à l’époque subissait un stress indirect parce que nous vivions ensemble, alors c’est stressant d’être entouré, ce genre de… Je veux dire que c’est évidemment autre chose » (CC# 20). D’autres disent que leurs amis et les membres de leur famille ont commencé à prendre leurs distances en raison de ce qu’ils considéraient être une obsession face à la difficulté continue :
[Traduction] Ma vie entière en a été affectée. J’avais des projets – au cours des trois ou quatre dernières années, je me suis rendu compte que les gens en avaient assez de fréquenter [nom] parce que je ne parlais que de ça. J’étais si profondément piégé, blessé, que je ne parlais que de ça. Et les gens en avaient assez. J’ai perdu ma famille et mes voisins, qui sont sortis de ma vie parce qu’ils n’en pouvaient plus. Et mes intérêts sociaux sont minimes, voire inexistants. Je reste tout le temps à la maison (CC# 9).
Enfin, une personnes interrogée craignait que son expérience d’avoir été accusée à tort de mauvaise conduite au travail n’affecte négativement ses relations avec toute personne au courant de ce qu’elle avait vécu. Cela « m’a fait penser que tout le monde devait penser le pire de moi si c’est ce qu’ils font immédiatement. Comment vais-je faire pour qu’un employeur me fasse confiance? (CC# 21).
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