Méthodologie

Notre travail s’inscrit dans la lignée des méthodes de recherche communautaire et tenant compte des traumatismes. La recherche communautaire implique les membres de la communauté à toutes les étapes â€“ de la formulation des questions de recherche à la communication des résultats â€“ pour qu’elle soit ancrée dans leurs expériences vécues et qu’elle profite et autonomise d’abord et avant tout ces communautés [15; 16]. Notre équipe comprend des membres des communautés 2ELGBTQQIA+, PANDC et immigrantes afin de garantir une place centrale à leurs expériences vécues dans nos travaux, notamment en formant des chercheurs communautaires ayant une expérience vécue pertinente pour codiriger toutes les activités du projet (p. ex., la conduite d’entretiens et l’analyse des données d’entretien).

Dans le Projet de soutiens à l’intention des survivantës des SOGIECE/de la TC : Résultats d’un sondage pancanadien, de groupes de discussion et d’entrevues avec des centaines de survivantës, 2021‑22, le CRC souligne que les torts associés à la « thérapie de conversion Â» et aux SOGIECE sont « traumatiques et profondément intériorisés, et la reconnaissance des préjudices subis constitue une partie fondamentale du processus de rétablissement Â» [13]. Conscients du caractère traumatique de la « thérapie de conversion Â», nous avons adopté une approche tenant compte des traumatismes, puisque sans une telle approche, notre recherche pourrait alimenter les préjudices, comme le soulignent Alessi et Kahn :

« Sans une bonne compréhension des effets des traumatismes sur les comportements humains et les interactions sociales, les spécialistes de la recherche qualitative pourraient, par inadvertance, traumatiser à nouveau les participantës ou utiliser inadéquatement leur pouvoir durant la recherche. Par ailleurs, les spécialistes pourraient craindre de provoquer de la détresse psychologique chez les participant·e·s et, par conséquent, ne pas oser poser des questions délicates, certes, mais importantes. Or, cela pourrait entraîner la collecte de données superficielles, incomplètes ou peu nuancées sur une expérience, un phénomène ou un processus. En outre, si les spécialistes n’ont pas la préparation nécessaire pour discuter avec des personnes ayant subi un traumatisme, les participant·e·s pourraient perdre la possibilité de raconter toute leur histoire et, par conséquent, se sentir réduit·e·s au silence et même ressentir de la honte. Â» [traduction] [19, p. 122]

Adopter une approche tenant compte des traumatismes dans le cadre de cette étude nécessite d’abord de reconnaître que les traumatismes liés aux « thérapies de conversion Â» risquent peu d’être les seules expériences traumatiques vécues par les personnes participantes. Étant donné les groupes visés par notre étude, l’équipe reconnaît que les traumatismes historiques et intergénérationnels, les traumatismes insidieuxNote de bas de page 2, les traumatismes complexes et les autres formes de traumatismes affectent différemment les communautés de PANDC, de personnes immigrantes, nouvellement arrivées et réfugiées. Nous nous sommes préparés à l’utilisation d’une approche tenant compte des traumatismes en instaurant un dialogue participatif sur les conséquences des traumatismes sur notre étude avec une équipe de chercheurs et chercheuses communautaires sélectionnés pour leurs expériences vécues similaires à celles des personnes interviewées.

Le processus de recrutement était axé sur la création d’un espace sécuritaire pour les personnes participantes en leur donnant la possibilité d’utiliser un pseudonyme, en leur permettant de choisir le chercheur ou la chercheuse communautaire pour les entretiens, en leur offrant des ressources (y compris des techniques d’ancrage avant et pendant l’entretien), en leur garantissant un processus de consentement efficace leur donnant la possibilité de mettre fin à leur participation en tout temps pendant et après l’entretien (avant l’analyse), et en assurant un suivi après l’entretien (avec l’option de rencontrer une personne ayant survécu à une « thérapie de conversion Â» pour obtenir du soutien). Les chercheurs et chercheuses communautaires avaient été préparés pour répondre aux besoins des personnes participantes durant les entretiens, notamment en faisant une pause ou en sautant des questions, au besoin. Les chercheurs et chercheuses communautaires avaient aussi droit à des séances-bilans hebdomadaires, conscients des risques de traumatismes indirects.

L’étude a commencé par des consultations auprès de membres de la communauté et d’organismes qui servent les personnes 2ELGBTQQIA+ qui s’identifient comme PANDC et/ou comme personnes immigrantes, réfugiées ou nouvellement arrivées partout au Canada afin de bonifier notre guide d’entretien, notre processus de recrutement et notre méthodologie. Nous avons notamment consulté un comité consultatif de projet composé : de personnes ayant survécu à une « thérapie de conversion Â»; de représentant·e·s d’organismes clés de communautés 2ELGBTQQIA+, immigrantes, réfugiées et de personnes nouvellement arrivées; de membres de groupes et d’organismes confessionnaux soutenant l’affirmation de genre; de spécialistes en santé mentale en lien avec l’affirmation de l’identité 2ELGBTQQIA+; des spécialistes du droit; et des universitaires avec de l’expertise dans ce domaine. Étant donné que les expériences de « thérapie de conversion Â» des PANDC et des personnes immigrantes 2ELGBTQQIA+ ont été systématiquement négligées par le passé, ces conversations préliminaires ont été cruciales pour le choix des questions à poser, du type de soutien à offrir et des méthodes appropriées pour atteindre les communautés d’intérêt.

Durant les consultations avec des organismes communautaires qui soutiennent les PANDC et les personnes immigrantes 2ELGBTQQIA+, nous avons appris des choses essentielles qui nous ont aidés à mieux circonscrire notre recherche sur les « thérapies de conversion Â» au sein des communautés de PANDC et de personnes immigrantes 2ELGBTQQIA+, à savoir :

  1. le terme français « thérapie de conversion Â» n’est pas couramment utilisé et ne se traduit pas toujours aisément dans d’autres langues;
  2. pour bien des personnes 2ELGBTQQIA+ immigrantes, nouvellement arrivées ou réfugiées qui ont quitté leur pays d’origine pour fuir la persécution en raison de leur sexualité ou de leur identité de genre, le fait que des « thérapies de conversion Â» aient lieu au Canada est surprenant et déstabilisant;
  3. les ressources propres aux PANDC et aux personnes immigrantes 2ELGBTQQIA+ qui ont suivi une « thérapie de conversion Â» sont limitées (voire inexistantes), ce qui signifie que les organismes communautaires ne peuvent ni les orienter vers des services, ni leur trouver de l’aide, ni leur proposer des ressources;
  4. les personnes 2ELGBTQQIA+ qui ont un statut d’étudiant étranger ou un statut de réfugié ou qui sont sans statut d’immigration rencontrent des difficultés particulières, y compris une dépendance financière aux personnes qui cherchent à les faire changer, la peur d’être dénoncées, et un accès limité aux ressources en santé mentale comme le counseling.

Notre étude a été approuvée par le Human Research Ethics Boards de l’Université Simon Fraser et de l’Université de Victoria (protocole #H22‑03543). Le recrutement a été fait par le biais des médias sociaux et d’une campagne de publicité publiée par le CRC et d’autres organismes communautaires 2ELGBTQQIA+. Les personnes qui cliquaient sur les publicités étaient orientées vers une page du site Web du CRC qui contenait de l’information additionnelle sur l’étude, notamment sur l’équipe, les questions de recherche, les risques et les avantages, et les sources de financement de la recherche. Les personnes étaient ensuite orientées vers une page de recrutement en ligne, Qualtrics, afin d’évaluer leur admissibilité et de prioriser les participants en vue des entretiens.

Pour être admissibles, les personnes intéressées devaient : s’identifier comme personne bispirituelle, lesbienne, gaie, bisexuelle, trans, queer, en questionnement, intersexuée, asexuelle, ou une autre identité de genre ou orientation sexuelle de la diversité (c.-à-d. s’identifier comme personne 2ELGBTQQIA+); être une PANDC et/ou une personne immigrante, nouvellement arrivée ou réfugiée; vivre au Canada; avoir vécu une « thérapie de conversion Â» et/ou des SOGIECE (comme définis précédemment); avoir 16 ans et plus; et être en mesure de mener un entretien en français, en anglais ou en espagnol. Toutes les personnes ayant rempli le formulaire en ligne ont reçu une liste de ressources en santé mentale, peu importe leur admissibilité à l’étude ou leur sélection en vue d’un entretien.

Les personnes participantes ont été sélectionnées de façon à refléter la diversité des caractéristiques sociodémographiques et à couvrir un éventail d’expériences de « thérapie de conversion Â» (c.-à-d. un échantillonnage raisonné). Bien que toutes les personnes participantes aient vécu ce qui est généralement reconnu comme une « thérapie de conversion Â» à proprement parler, nous les avons encouragées à partager leurs expériences au-delà de la « thérapie de conversion Â» formelle, y compris en matière de SOGIECE, puisque ces pratiques sont tout aussi préjudiciables Elles ont reçu de l’information sur l’étude et une brève description des membres de l’équipe chargée des entretiens, et ont été informées qu’elles pourraient choisir avec qui elles souhaitaient faire l’entretien. Elles pouvaient aussi être accompagnées d’une personne de soutien de leur choix durant leur entretien, si elles le désiraient. Les personnes de soutien devaient signer une entente de confidentialité afin de garantir que l’information partagée lors de l’entretien ne soit pas divulguée en dehors du contexte de l'entretien. 

Les entretiens ont eu lieu au téléphone ou par Zoom, et ont été menés par les chercheurs et chercheuses communautaires entre les mois de février et août 2023. Les participants ont reçu le formulaire de consentement avant l’entretien, puis la personne chargée de mener l’entretien l’a lu à haute voix afin que la personne interviewée donne son consentement verbal. Les entretiens étaient semi-structurés [17] et visaient à explorer les expériences de « thérapie de conversion Â» des personnes interviewées et les domaines potentiels de soutien en termes de programmes, de politiques ou de ressources. Les entretiens ont duré entre 27 et 125 minutes. Les participants ont reçu une rétribution de 100 $CA pour le temps consacré à l’étude.

Les entretiens ont été enregistrés et transcrits textuellement. Tous les identifiants (p. ex., noms, dates, lieux et détails de l’expérience de la « thérapie de conversion Â») ont été retirés des transcriptions avant l’analyse des données. Les personnes interviewées ont ensuite eu la possibilité de lire la transcription de leur entretien. Les données de l’étude ont été sauvegardées sur les serveurs sécurisés et chiffrés de l’Université de Victoria. Les transcriptions ont fait l’objet d’une analyse thématique combinant des codages inductifs et déductifs, en cherchant d’abord à comprendre les thèmes dominants des lieux de « thérapies de conversion Â» et les formes de soutien souhaitées [18]. L’analyse a été effectuée par les chercheurs et chercheuses communautaires. L’équipe de recherche a d’abord procédé au codage ouvert de quatre transcriptions pour discuter des thèmes émergents. Après consensus, l’équipe a produit un livre de codes composé de 10 grands thèmes et 70 sous-thèmes, qui furent ensuite appliqués à toutes les autres transcriptions. Le codage a été effectué à l’aide de Microsoft Word. Enfin, l’équipe s’est réunie pour discuter des constatations.