Incidence des changements familiaux, de la situation d’emploi et du revenu des parents sur le bien-être économique des enfants : perspective longitudinale
2. LES TRANSITIONS FAMILIALES, LA PARTICIPATION AU MARCHÉ DU TRAVAIL ET LES CHANGEMENTS DE REVENUS
Les écrits abondent au sujet de l’importance cruciale du revenu pour le bien-être des enfants et la recherche montre que certains effets négatifs associés à la séparation et au divorce découlent, en fait, de la baisse de revenu qui les accompagne généralement (Amato, 2000; Duncan et Brooks-Gunn, 1997; McLanahan, 1990). Lorsqu’un couple se sépare, les ressources autrefois nécessaires au soutien d’un ménage doivent dorénavant en faire vivre deux et, même si elles sont réparties équitablement entre les membres de la famille, chaque individu s’en trouve forcément moins bien nanti. La majorité des parents se voient forcés d’abaisser leur niveau de vie, parfois sensiblement, et différentes stratégies peuvent être adoptées pour faire face à cette situation. Certains parents séparés tentent de réduire le coût du logement, du moins temporairement, en vivant dans un ménage soutenu par quelqu’un d’autre (souvent leurs parents), tandis que d’autres tentent d’augmenter les ressources disponibles en occupant un emploi salarié ou en augmentant leurs heures de travail.
Cela nous amène à la deuxième influence importante que les transitions familiales exercent sur le revenu. Au Canada, au cours des trois dernières décennies, les familles ont maintenu leur niveau de vie principalement grâce à la participation accrue des mères au marché du travail. Les familles comptant deux membres au travail sont devenues la norme. En d’autres mots, le niveau de vie dont jouit la famille est étroitement lié au nombre d’adultes qui peuvent avoir un revenu — soit, généralement, le nombre de parents que compte un ménage. La séparation réduit ce nombre et la recomposition d’une famille l’augmente. Le fait d’avoir deux soutiens économiques potentiels permet aussi un plus grand choix dans les stratégies d’emploi élaborées par les parents pour faire l’équilibre entre la nécessité de gagner un revenu et les autres exigences de la vie familiale; un parent peut se concentrer sur le soutien économique, tandis que l’autre s’occupe des enfants, par exemple, ou encore les deux parents peuvent choisir de travailler à temps plein et d’utiliser le revenu excédentaire pour payer les services de garde.
La première partie de ce rapport met l’accent sur l’influence directe des transitions familiales sur les niveaux de revenu et les régimes de travail. La section commence par une mise en situation, au moyen des données transversales du cycle 1 afin de comparer les différents types de familles (intactes, recomposées et monoparentales) en fonction des deux principales variables de cette partie de l’analyse : le revenu et les stratégies d’emploi. Elle se poursuit par une analyse longitudinale de la façon dont le revenu et le travail sont affectés par deux types précis de transitions familiales qui ont eu lieu entre les deux cycles de l’enquête.
- De la famille intacte à la famille monoparentale. À partir de l’échantillon d’enfants dont les parents se sont séparés entre les cycles 1 et 2, nous avons étudié le revenu familial avant et après la séparation des parents et exploré comment cela a influé sur la participation au marché du travail des mères qui se sont retrouvées sans conjoint au cours de cette période.
- De la famille dirigée par une mère seule à la famille recomposée. À partir de l’échantillon d’enfants vivant avec une mère seule en 1994-1995, nous avons étudié jusqu’à quel point la formation d’une union conjugale a modifié le niveau du revenu familial comparativement au maintien d’une famille monoparentale. À cause du petit nombre des familles dirigées par un père seul, celles-ci n’ont pas fait l’objet d’une analyse semblable.
2.1 Mise en situation
Types de familles et revenus
Au moment du cycle 1 de l’enquête en 1994-1995, les enfants vivaient dans différents types de familles (intactes, recomposées, avec un père seul ou une mère seule) qui étaient étroitement associés aux ressources financières disponibles pour leur éducation. La figure 1 présente une comparaison des niveaux de revenu des familles dans ces quatre types de familles pour six catégories de revenus annuels : de moins de 20 000 $ à plus de 80 000 $[2]. Elle montre clairement l’écart de revenu entre les familles biparentales et monoparentales ainsi qu’entre les familles dirigées par un père seul ou une mère seule[3].
Figure 1 - Catégories de revenus des ménages, par type de familles, ELNEJ 1994-1995
Quelques éléments peuvent être dégagés de cette figure.
- Les familles intactes et les familles recomposées ont des niveaux de revenu similaires, bien que le revenu des premières soit légèrement supérieur. Une proportion plus faible d’enfants de familles intactes se classent au plus bas échelon de revenu (moins de 30 000 $) et une plus grande proportion, à l’échelon de revenu le plus élevé.
- Les familles biparentales sont considérablement plus riches que les monoparentales, même si elles sont dirigées par un père seul. Moins d’un enfant sur huit (4 % et 7 %) vivant avec leur mère et moins du tiers (9 % et 23 %) de ceux vivant avec leur père faisaient partie de ménages ayant un revenu annuel supérieur à 40 000 $ (ce qui est le cas de plus des deux tiers des enfants de familles biparentales).
- Bien que les pères seuls soient, en moyenne, en bien meilleure situation financière que les mères seules, nombreux sont ceux qui soutiennent leur famille avec un revenu très faible. Plus du quart des enfants (26 %) vivant avec leur père sont élevés avec un revenu annuel de moins de 20 000 $.
- La majorité des mères seules élèvent leurs enfants avec un budget très limité. Pour trois enfants sur cinq vivant dans une famille dirigée par une mère seule (61 %), le revenu familial annuel était de moins de 20 000 $ et, pour près de quatre sur cinq d’entre eux, de moins de 30 000 $.
Sous le seuil de faible revenu
Même s’ils fournissent une information précieuse, les niveaux de revenu ne sont pas toujours le meilleur indicateur du niveau de vie, car ils ne tiennent pas compte du nombre de personnes devant vivre de ce revenu. Le ratio de faible revenu, en revanche, est une évaluation du rapport du revenu d’une famille au seuil de faible revenu, mesure qui est établie à partir de divers indicateurs, dont la taille de la famille. Un ratio de 0,75, par exemple, signifie que le revenu du ménage est de 25 % inférieur au seuil de faible revenu estimé pour une famille ayant certaines caractéristiques (comme le nombre d’adultes et d’enfants). La figure 1 donne le ratio de faible revenu pour chacun des quatre types de familles.
Les deux catégories du bas représentent la proportion des familles ayant un revenu inférieur au seuil de faible revenu. La figure confirme l’impression générale donnée par les niveaux de revenu de la figure 1 et indiquant que les familles biparentales se trouvent moins souvent sous le seuil de faible revenu que les familles monoparentales et les pères seuls, moins souvent que les mères seules. La différence entre les types de familles est clairement illustrée dans les cas de revenu inférieur de plus de 25 % au seuil de faible revenu; tandis que seulement 1 enfant sur 12 (8 %) de familles intactes vivent de ces budgets très limités, plus de la moitié (53 %) des enfants de familles monoparentales dirigées par une mère se retrouvent dans ce cas. En réalité, moins de 30 % des enfants vivant dans une famille dirigée par une mère seule ne sont pas dans une famille « à faible revenu ». Les proportions sont inversées dans le cas des enfants vivant dans une famille dirigée par un père seul : près de 70 % se trouvent au-dessus du seuil de faible revenu et légèrement plus de 30 %, au-dessous.
Modèles d’activité rémunérée
Deux facteurs liés au travail expliquent en grande partie l’écart de revenu entre les familles biparentales et monoparentales ainsi qu’entre les familles dirigées par un père seul ou par une mère seule. Ces deux facteurs sont le nombre de salariés potentiels dans une famille et celui des heures travaillées. Les couples ont plus de latitude que les parents seuls pour équilibrer leur vie professionnelle et familiale, étant donné qu’un seul parent ou les deux peuvent avoir un emploi à temps plein ou à temps partiel. Les différentes modalités adoptées par les parents des familles biparentales sont présentés à la figure 3.
- Le travail à temps plein des deux parents est la situation la plus courante, soit celle de 43 % des enfants.
- Un peu plus du quart des enfants (27 %) ont un parent qui travaille à temps plein et l’autre, à temps partiel.
- Un autre quart ont un parent à la maison tandis que l’autre est sur le marché du travail à temps plein.
Dans l’ensemble, 95 % des enfants de familles biparentales bénéficient du revenu d’emploi à temps plein d’au moins un parent, situation qui diffère beaucoup de celle des familles monoparentales (figure 4). Un peu plus de 40 % des enfants de familles monoparentales (78 % des familles dirigées par un père seul et 39 % de celles dirigées par une mère seule) peuvent compter sur un revenu d’emploi à temps plein, donnée qui est encore plus troublante si l’on sait que la grande majorité des enfants vivent dans une famille monoparentale dirigée par leur mère. En revanche, avoir un parent à la maison est plus courant, particulièrement chez les enfants de familles dirigées par une mère seule (43 %); en fait, ces enfants vivent dans la situation la plus « traditionnelle » en ce sens qu’ils sont plus susceptibles que les autres enfants d’avoir leur mère à la maison.
Le nombre d’employés salariés et celui des heures travaillées sont étroitement liés au niveau du revenu familial, comme le montrent les figures 5 et 6 pour les familles biparentales et les familles monoparentales, respectivement. Le modèle général qui émerge de ces données est prévisible : plus les parents consacrent de temps à un emploi salarié, plus leur revenu familial est élevé. Toutefois, un regard plus attentif sur ces données permet de mettre en relief trois caractéristiques importantes des relations entre l’organisation du travail et le revenu.
Premièrement, il existe une grande disparité de revenus, quel que soit le modèle d’emploi. Prenons par exemple la situation de deux parents travaillant à temps plein. Vu le nombre d’heures passées à travailler, leur principal défi est de « trouver du temps » pour répondre aux besoins de la vie familiale. Le revenu familial avec lequel sont élevés plus du quart des enfants appartenant à des familles biparentales dépassait 80 000 $ en 1994-1995; ces parents pouvaient probablement compenser jusqu’à un certain point les heures passées au travail par l’achat de services allégeant les tâches domestiques. Toutefois, même si les chances d’être financièrement à l’aise sont plus grandes pour une famille comptant deux parents salariés, cela n’est pas une garantie. Les parents de 16 % des enfants vivant dans des familles à double revenu gagnaient moins de 40 000 $ à eux deux; si le revenu permet à peine de couvrir les dépenses de base, on ne peut envisager d’acheter des services.
Deuxièmement, un revenu d’emploi à temps plein n’a pas une « valeur » équivalente pour tous les types de familles, ce qui témoigne de différences dans la capacité de gagner un revenu. Dans plus de la moitié des situations (33 % et 13 % et 7 %), les familles biparentales dans lesquelles un seul conjoint a un emploi peuvent compter sur un revenu de 40 000 $ ou plus par année; dans les familles monoparentales, ce pourcentage baisse à 39 % et, dans les cas où la mère dirige le ménage, à 27 %. À l’autre extrême, 9 % les familles biparentales dans lesquelles un seul conjoint a un emploi et 12 % (7 % et 5 %) des pères qui ont un emploi gagnent moins de20 000 $ par année, comparativement à 31 % des mères seules. En d’autres mots, non seulement les pères seuls sont deux fois plus nombreux que les mères seules à avoir un emploi à temps plein, mais ils sont aussi mieux rémunérés, deux facteurs auxquels est attribuable le large écart entre les revenus des pères seuls et des mères seules.
Troisièmement, à l’autre bout de l’échelle, sauf pour quelques familles « indépendantes financièrement », avoir deux parents sans emploi signifie que la famille doit vivre avec un budget très serré. Près de 60 % de ces enfants sont élevés avec un revenu annuel de moins de 20 000 $, proportion qui est presque identique à celle des enfants vivant avec une mère sans emploi (57 %) ayant un revenu inférieur à 15 000 $. L’adulte de plus signifie que le budget d’une famille biparentale dont les parents ne travaillent pas est aussi limité que celui des familles dirigées par une mère seule sans emploi. En revanche, la présence de deux adultes dans une famille augmente les chances qu’au moins un des parents ait un emploi à un moment donné : seulement 3 % des enfants vivant dans des familles biparentales sont dans cette situation, comparativement à 45 % des enfants vivant dans des familles dirigées par une mère seule. Étant donné que seulement un père seul sur cinq n’a pas d’emploi à temps plein, les données sont trop maigres pour inclure ce groupe dans la figure 6. Elles donnent néanmoins à penser que le niveau de pauvreté de ces pères surpasse même celui des mères seules sans emploi.
Évidemment, les modèles d’emploi et le revenu sont loin d’être statiques et changent par suite de nombreux facteurs, comme les forces du marché, les possibilités de s’instruire et les choix personnels. Ils peuvent aussi se modifier par suite de transitions familiales. Dans la prochaine section, nous verrons quels sont les effets d’une séparation et de la recomposition d’une famille sur le revenu et l’emploi, dans une perspective longitudinale.
2.2 De la famille biparentale à la famille monoparentale
Les données tirées des cycles consécutifs de l’ELNEJ permettent pour la première fois d’évaluer directement la baisse du revenu familial qui accompagne la transition d’une famille intacte à une famille monoparentale. L’information recueillie sur le revenu familial, tant avant la séparation (au moment du cycle 1) qu’après (au moment du cycle 2), était disponible pour environ 500 enfants dont les parents biologiques se sont séparés entre les deux enquêtes. Parmi ces enfants, seuls ceux qui vivaient avec un parent seul en 1996-1997 ont été inclus dans cette analyse. Les enfants en garde partagée ont été traités comme membres de la famille du parent qui a répondu au sondage de 1996-1997, étant donné que l’information sur le revenu familial n’a pas été recueillie pour l’autre parent[4]. Les enfants ont d’abord été classés en quatre groupes, selon le niveau du revenu familial avant la séparation en 1994-1995 et selon qu’ils vivaient avec leur mère ou leur père deux ans plus tard. Pour chacun de ces sous-groupes, le revenu familial annuel moyen, avant et après la séparation, et la variation procentuelle sont présentés au tableau 2. Les deux catégories de revenus les plus bas ont été combinées pour les pères seuls à cause du petit nombre d’enfants vivant dans des familles au revenu annuel inférieur à 40 000 $ qui résidaient avec leur père après la séparation.
Tableau 2
Revenu des familles intactes et monoparentales1 et variation procentuelle pour les enfants dont les parents se sont séparés après le cycle 1 et qui vivaient avec un parent seul pendant le cycle 2, selon le sexe du parent seul, ELNEJ, 1994-1995 et 1996-1997
| Niveau du revenu de la famille intacte en 1994‑1995 | Parent seul en 1996-1997 | |||
|---|---|---|---|---|
| Mère | ||||
| Revenu moyen avant la séparation ($) | Revenu moyen après la séparation ($) | Variation (%) |
N | |
| Moins de 25 000 $ | 17 800 | 15 700 | -11,8 | 123 |
| De 25 000 $ à 39 0999 $ | 30 100 | 16 500 | -45,2 | 100 |
| De 40 000 $ à 59 999 $ | 48 000 | 28 800 | -40,0 | 94 |
| 60 000 $ et plus | 89 800 | 40 500 | -54,9 | 116 |
| TOTAL | 46 500 | 25 500 | -45,2 | 434 |
| Revenu moyen | 38 000 | 19 000 | -50,0 | |
| Niveau du revenu de la famille intacte en 1994‑1995 | Parent seul en 1996-1997 | |||
|---|---|---|---|---|
| Père | ||||
| Revenu moyen avant la séparation ($) | Revenu moyen après la séparation ($) | Variation (%) |
N | |
| Moins de 25 000 $ | 23 900 2 | 22 500 2 | -5,9 2 | 23 2 |
| 60 000 $ et plus | 92 400 | 64 800 | -29,9 | 54 |
| TOTAL | 68 100 | 50 000 | -26,6 | 95 |
| Revenu moyen | 60 000 | 49 200 | -18,0 | |
1 Arrondi à 100 $ près.
2 Comprend tous les pères dont le revenu était inférieur à 40 000 $ avant la séparation.
Comparaison entre les mères seules et les pères seuls
Premièrement, le tableau 2 montre clairement une baisse globale beaucoup plus sensible du niveau relatif de revenu pour les enfants vivant avec leur mère (45 %) que pour ceux vivant avec leur père (27 %) après une séparation. Cette disparité s’accentue si on la calcule à l’aide de la valeur médiane au lieu de la moyenne : 50 % dans le cas des mères et seulement 18 % dans celui des pères. Le revenu médian indique que la moitié des enfants qui demeurent avec la mère lorsque les parents se séparent sont élevés avec un revenu annuel de moins de 19 000 $; dans le cas des enfants élevés par leur père, ce revenu est de 49 200 $. La différence entre les mères et les pères est la même pour chaque catégorie de revenus avant séparation et reflète le fait que les hommes procurent à leur famille un revenu en moyenne plus élevé que celui des femmes.
Deuxièmement, il semblerait que, chez les pères, la baisse relative du revenu est étroitement liée au niveau du revenu familial avant la séparation : plus le revenu avant la séparation est élevé, plus grande en est la baisse relative au moment de la séparation. Dans le cas des mères, ce modèle est moins net étant donné que la baisse relative est grande pour tous les niveaux de revenus, soit près de 50 % pour tous les niveaux sauf celui des revenus les moins élevés. Nous avons mentionné précédemment que les revenus élevés étaient plus courants dans les familles à deux revenus à temps plein. En d’autres mots, pour les niveaux de revenus plus élevés, l’apport de la mère au revenu familial est plus grand. D’une part, cela compense la baisse de revenu des mères seules qui continuent d’apporter à la famille les gains d’un travail à temps plein après la séparation. D’autre part, c’est à la perte du salaire de l’ex-conjointe qu’est attribuable la baisse plus marquée du revenu familial des pères au fur et à mesure de la hausse du revenu familial avant la séparation. Nous serons en mesure de vérifier cela dans un plus grand nombre de cas pendant le cycle 3.
La constatation la plus inattendue et intéressante concerne peut-être l’écart considérable qui existe entre le revenu familial moyen d’ensemble avant la séparation pour les enfants qui vivent avec leur mère (46 500 $) ou leur père (68 100 $) après la séparation. Les enfants de familles relativement aisées ont-ils plus de chances de demeurer avec leur père après la séparation que ceux de familles plus pauvres? Nous reviendrons sur ce point dans une autre section qui traite des répercussions du revenu familial avant la séparation sur les modalités de garde.
La situation d’emploi et le revenu des mères après la séparation
D’après les conclusions tirées à la section précédente, les modèles de revenu avant séparation expliquent en grande partie la différence entre les ménages dirigés par la mère ou par le père quant à la baisse relative du revenu familial après la séparation. Le tableau 3 présente des données similaires sur le changement du revenu familial lors de la transition d’une famille biparentale à une famille monoparentale lorsque les parents se séparent, mais cette fois selon la participation des parents au marché du travail avant la séparation. Dans les familles où il n’y a qu’un seul revenu de travail à temps plein, la mère est habituellement le parent qui demeure à la maison, ou bien elle a un travail à temps partiel.
- Les mères seules qui provenaient de familles ayant auparavant un double revenu et qui travaillaient à plein temps avant la séparation sont plus aisées que les autres mères seules. Leur revenu annuel moyen de près de 32 000 $ est sensiblement plus élevé que celui des mères se trouvant dans les trois autres situations.
- Les mères seules, membres de familles à revenu unique tiré d’un travail à temps plein avant la séparation, étaient dans une situation similaire, qu’elles aient travaillé à temps partiel avant la séparation (22 500 $), ou non (21 800 $), malgré le revenu plus élevé avant la séparation des premières. Avec une baisse relative plus prononcée du revenu des mères seules qui avaient travaillé à temps partiel (54 %), par rapport à celles qui n’avaient pas travaillé à temps partiel (47 %), de nombreuses mères élevaient leurs enfants avec un revenu inférieur au seuil de faible revenu après la séparation.
- Les familles dont aucun parent ne travaillait à temps plein tiraient déjà le diable par la queue de sorte que, un minimum étant nécessaire pour survivre, la baisse relative après la séparation est moins grande pour les mères seules (9 %).
Tableau 3
Revenu familial moyen1 et hausse procentuelle pour les enfants dont les parents se sont séparés après le cycle 1 et qui vivaient avec leur mère lors du cycle 2, selon la participation des parents au marché du travail avant la séparation, ELNEJ, 1994-1995 et 1996-1997
| Situation d’emploi en 1994-1995 | Revenu familial moyen des familles biparentales 1994-1995 ($) |
Revenu familial moyen des familles avec mère seule 1996-1997 ($) | Variation (%) | N |
|---|---|---|---|---|
| Deux parents à temps plein | 60 000 | 31 900 | -46,8 | 168 |
| Un à temps plein / un à temps partiel | 48 900 | 22 500 | -54,0 | 94 |
| Un à temps plein | 41 200 | 21 800 | -47,1 | 97 |
| Aucun à temps plein | 18 700 | 17 000 | -9,1 | 57 |
| TOTAL | 47 500 | 25 400 | -46,5 | 4162 |
| Revenu médian | 40 000 | 20 000 | -50,0 |
1 Arrondi à 100 $ près.
2 À l’exclusion de 18 cas pour lesquels manquait l’information sur le travail.
Dans l’ensemble, la séparation réduit l’écart entre les niveaux de vie des femmes qui deviennent des mères seules. Avant la séparation, par exemple, le revenu moyen des femmes vivant dans des familles ayant un double revenu était plus du triple de celui des femmes vivant dans des familles sans aucun revenu à temps plein; après la séparation, leur revenu était moins de deux fois plus élevé.
2.3 De la famille dirigée par une mère seule à la famille recomposée : un moyen d’échapper à la pauvreté?
Cette section traite du mouvement contraire à celui examiné dans la section précédente : de la famille monoparentale à la famille biparentale. Compte tenu du nombre relativement limité de pères seuls qui ont effectué cette transition au cours de cette période, l’analyse a été restreinte aux répercussions de la formation d’une union sur le revenu familial des mères seules. La majorité des enfants vivant avec leur mère seulement, en 1994-1995, étaient dans la même situation deux ans plus tard. Toutefois, 6 % d’entre eux vivaient avec leurs deux parents biologiques après que ceux-ci eurent décidé de donner une autre chance à leur union et 12 % vivaient dans une famille recomposée par suite de l’union de leur mère avec un nouveau partenaire. Le tableau 4 compare l’évolution du revenu familial moyen pour chacun de ces trois groupes. La première colonne présente le revenu familial moyen pour chaque groupe en 1994‑1995, alors entièrement gagné par une mère seule. La deuxième colonne donne le revenu moyen deux ans plus tard, tandis que la troisième indique le changement du revenu au cours de la période pour chaque groupe. Les valeurs médianes figurent aussi dans chaque colonne, montrant le niveau de revenu au‑dessous et au-dessus duquel 50 % de l’échantillon se situe; le fait que la médiane soit toujours inférieure au revenu moyen signifie que celui-ci est une surestimation du revenu de la majorité des mères.
Tableau 4
Revenu familial1 et hausse procentuelle pour les enfants vivant avec leur mère en 1994-1995, selon la situation conjugale de la mère en 1996-1997, ELNEJ
| Situation conjugale en 1996-1997 | Revenu familial moyen des mères seules 1994-1995 ($) |
Revenu familial moyen 1996-1997 ($) | Variation (%) |
N |
|---|---|---|---|---|
| Mère seule | 21 800 | 23 600 | 8,3 | 1 790 |
| En couple : | ||||
| - Avec un nouveau partenaire dans une famille recomposée | 24 200 | 43 600 | 80,2 | 260 |
| - Réunie au père de l’enfant | 18 800 | 33 700 | 79,3 | 127 |
| TOTAL | 21 900 | 26 600 | 21,5 | 2 177 |
| Médiane | 16 800 | 19 200 | 14,3 |
1 Arrondi à 100 $ près.
Le revenu familial moyen a augmenté dans les trois groupes. Toutefois, comme on pouvait le prévoir, l’augmentation a été beaucoup plus grande si les mères ont formé une union dans l’intervalle : le revenu familial a augmenté d’environ 80 % pour les enfants vivant dans une famille recomposée ou avec leurs parents réconciliés en 1996-1997, comparativement à une hausse de 8 % pour ceux dont les mères étaient encore seules. Il est intéressant de noter que le revenu moyen pour le groupe des mères seules qui se sont réconciliées avec le père de leurs enfants était le plus bas des trois groupes de femmes en 1994-1995 (à 18 000 $ annuellement); le revenu annuel moyen des mères seules qui ont formé ultérieurement une union avec un beau-père pour leurs enfants, par exemple, était supérieur du tiers environ (à 24 000 $). L’établissement de ce lien requiert un plus ample examen. Les difficultés financières forcent-elles les parents à partager à nouveau leur résidence? Ou, au contraire, sont-elles la cause de la rupture temporaire d’une union qui, par ailleurs, serait satisfaisante? Quelle que soit la raison, avec un revenu familial annuel moyen de 33 700 $, les mères qui s’unissent ou qui reviennent avec le père de leurs enfants sont considérablement moins aisées que celles qui s’unissent à un nouveau partenaire (43 600 $).
Tableau 5
Hausse procentuelle du revenu familial pour les enfants vivant avec leur mère en 1994-1995, selon le niveau de revenu en 1994-1995 et la situation conjugale de la mère en 1996-1997, ELNEJ
| Niveau de revenu des familles dirigées par une mère seule en 1994-1995 | Situation conjugale de la mère en 1996-1997 | |||
|---|---|---|---|---|
| Mère seule | ||||
| Revenu familial moyen 1994-1995 ($) | Revenu familial moyen 1996-1997 ($) | Variation (%) |
N | |
| Moins de 12 000 $ | 9 400 | 14 900 | 58,5 | 342 |
| De 12 000 $ à 15 999 $ | 13 600 | 15 800 | 16,2 | 492 |
| De 16 000 $ à 24 999 $ | 19 100 | 19 400 | 1,6 | 455 |
| 25 000 $ et plus | 40 900 | 41 300 | 1,0 | 500 |
| TOTAL | 21 800 | 23 600 | 8,3 | 1790 |
| Médiane | 16 000 | 17 900 | 11,9 | |
| Niveau de revenu des familles dirigées par une mère seule en 1994-1995 | Situation conjugale de la mère en 1996-1997 | |||
|---|---|---|---|---|
| En couple | ||||
| Revenu familial moyen 1994-1995 ($) | Revenu familial moyen 1996-1997 ($) | Variation (%) | N | |
| Moins de 12 000 $ | 8 800 | 27 900 | 217,0 | 45 |
| De 12 000 $ à 15 999 $ | 13 500 | 36 500 | 170,4 | 112 |
| De 16 000 $ à 24 999 $ | 19 200 | 30 700 | 59,8 | 120 |
| 25 000 $ et plus | 40 800 | 59 900 | 46,8 | 110 |
| TOTAL | 22 500 | 40 300 | 79,1 | 387 |
| Médiane | 18 000 | 35 000 | 94,4 | |
Y a-t-il un lien entre le niveau du revenu des familles dirigées par une mère seule à l’époque du cycle 1 et les hausses relatives du revenu des mères qui avaient ou non formé une union conjugale au cours de cette période? Voici ce que montre le tableau 5 :
- Le revenu moyen a augmenté entre les cycles 1 et 2, que les femmes aient ou non formé une union conjugale et, plus le revenu était bas en 1994-1995, plus grande a été l’augmentation.
- Parmi les mères qui avaient un revenu annuel de moins de 12 000 $ en 1994-1995, même celles qui étaient toujours seules deux ans plus tard avaient vu leur revenu augmenter de près de 60 %. Les mères qui ont formé un couple (avec un nouveau partenaire ou avec le père de leurs enfants) ont plus que triplé leur revenu. Toutefois, la taille de cette hausse traduit davantage la pauvreté des familles dirigées par une mère seule en 1994-1995 que leur richesse deux ans plus tard.
- À un niveau de revenu légèrement supérieur en 1994-1995 (plus de 16 000 $ par année), les mères qui n’ont pas renoué avec le père de leurs enfants ni formé une union avec un nouveau partenaire ont connu une augmentation à peu près nulle de leur revenu moyen.
- Même dans la catégorie des revenus les plus élevés, les mères qui ont renoué avec le père de leurs enfants ou formé une union avec un nouveau partenaire ont vu leur revenu familial augmenter notablement (46,8 %).
En d’autres mots, l’un des effets concrets de la formation d’un couple est la nette augmentation du revenu familial des mères, ce qui se vérifie surtout pour celles qui ne travaillent pas à temps plein. Toutefois, trouver un nouveau partenaire est une situation compliquée pour de nombreuses mères seules, en particulier pour les moins aisées. En perdant leur droit à certains avantages, elles subissent parfois même une baisse de leur revenu disponible; le nouveau partenaire peut ne pas vouloir s’engager financièrement auprès des enfants d’un autre homme ou peut avoir lui-même des enfants dont il doit assurer le soutien financier hors du ménage.
Toutefois, comme le montre le tableau 6, le travail à temps plein protège aussi de la pauvreté de nombreuses femmes qui élèvent leurs enfants seules. Parmi les femmes qui n’ont pas formé d’union conjugale au cours de cette période, celles qui travaillaient à temps plein en 1994‑1995 avaient un revenu annuel moyen de 32 700 $ en 1996-1997. Elles étaient dans une situation financière bien meilleure que celles qui travaillaient à temps partiel (22 000 $) ou qui n’étaient pas sur le marché du travail (16 100 $). De plus, l’augmentation relative du revenu des mères seules qui ont formé une union conjugale était considérablement plus élevée pour les mères qui ne travaillaient pas (87 %) ou qui travaillaient à temps partiel (140 %) que pour celles qui travaillaient à temps plein (60 %). Ainsi, les écarts de revenus entre les groupes de mères seules qui ont formé un couple ont diminué au cours de cette période.
Tableau 6
Revenu familial1 et variation procentuelle pour les enfants vivant avec leur mère en 1994-1995, selon la situation d’emploi de celle-ci en 1994-1995 et sa situation conjugale en 1996-1997, ELNEJ
| Situation d'emploi des mères en 1994-1995 | Situation conjugale des mères en 1996-1997 | |||
|---|---|---|---|---|
| Mère seule | ||||
| Revenu familial moyen 1994-1995 ($) | Revenu familial moyen 1996-1997 ($) | Variation (%) | N | |
| Travail à temps plein | 31 100 | 32 700 | 5,1 | 690 |
| Travail à temps partiel | 18 300 | 22 000 | 14,8 | 328 |
| Sans emploi | 14 900 | 16 100 | 14,8 | 762 |
| TOTAL | 21 800 | 23 600 | 8,3 | 1,780 |
| Situation d'emploi des mères en 1994-1995 | Situation conjugale des mères en 1996-1997 | |||
|---|---|---|---|---|
| En couple | ||||
| Revenu familial moyen 1994-1995 ($) |
Revenu familial moyen 1996-1997 ($) |
Variation (%) |
N | |
| Travail à temps plein | 32 100 | 51 300 | 59,8 | 155 |
| Travail à temps partiel | 17 200 | 41 300 | 140,1 | 74 |
| Sans emploi | 15 500 | 29 000 | 87,1 | 157 |
| TOTAL | 22 500 | 40 300 | 79,1 | 386 |
2.4 RÉSUMÉ
Dans cette section, nous avons exploré les relations entre les types de familles, les niveaux de revenu et les situations d’emploi. Premièrement, l’analyse transversale des données du cycle 1 fait ressortir les liens étroits entre les types de familles dans lesquels vivent les enfants, d’une part, et les ressources financières disponibles pour leur éducation, d’autre part. L’étroite relation entre le nombre de salariés potentiels dans une famille, le niveau de revenu et les stratégies offertes aux parents pour équilibrer le travail salarié et les autres responsabilités de la vie familiale a aussi été démontrée. Les analyses longitudinales de données des cycles 1 et 2, qui ont établi un lien entre le passage a) d’une famille intacte à une famille monoparentale et b) d’une famille monoparentale dirigée par une mère à une famille biparentale, confirment l’importance de ce lien étroit entre la famille, le revenu et l’emploi et illustrent clairement les répercussions de la formation ou de la séparation d’un couple sur la situation financière familiale.
Toutefois, en plus des tendances générales, ces analyses révèlent aussi la grande diversité des expériences des familles canadiennes que ce soit par rapport aux niveaux de revenu, à la situation d’emploi ou aux répercussions des transitions familiales sur ces deux plans. Par exemple, bien qu’il soit généralement vrai que plus les parents participent au marché du travail, plus le revenu familial est élevé, de nombreuses familles ayant un double revenu gagnent à peine assez pour joindre les deux bouts. De la même manière, les mères seules qui vivent d’un budget serré ne demeureront pas toutes dans cette situation pendant une période prolongée; la hausse du revenu familial découlera, pour certaines, de leur entrée sur le marché du travail et, pour d’autres, d’un changement de situation conjugale.
L’analyse des transitions de la famille intacte à la famille monoparentale donne à penser que la situation financière du parent seul après la séparation est étroitement liée au revenu de la famille intacte avant la séparation et au mode de partage de l’activité rémunérée par le couple. Ainsi, les mères seules qui sont dans la meilleure situation financière sont celles qui proviennent des familles intactes les plus riches et qui étaient déjà pleinement engagées dans le marché du travail lorsqu’elles se sont séparées.
La prochaine section poursuit l’investigation dans cette voie et examine comment la situation socio-économique de la famille intacte influence les décisions, prises par les parents qui se séparent, au sujet de la prise en charge physique et du soutien financier des enfants.
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