ENTRE VOUS ET MOI : PROGRAMME DE VULGARISATION ET D'INFORMATION JURIDIQUES (PVIJ) PAR DES PAIRS POUR LES FEMMES VICTIMES DE VIOLENCE FAMILIALE

3. Constatations de la recherche (suite)

3.3 Questions touchant la pédagogie

Le cadre d'évaluation soulève diverses questions d'ordre pédagogique qui dépassent le contenu du programme des cours :

Conformément aux principes du PVIJ, l'équipe de recherche a établi un format différent pour chaque atelier, ce qui a permis d'offrir divers styles d'apprentissage expérimentaux et interactifs adaptés à la présentation d'information. Chaque atelier a été conçu en fonction d'objectifs d'apprentissage clairs et en vue d'assurer l'uniformité dans l'exécution du programme. L'équipe de recherche a conçu un guide de formation (voir annexe C ci-jointe).

La rétroaction du groupe consultatif et de l'évaluatrice a également été utile pour concevoir la prestation de chaque séance. Les séances étaient très interactives, offrant aux participantes une grande latitude pour poser des questions et obtenir des réponses et favorisant la tenue d'activités en petits groupes. Pour répondre aux craintes concernant l'autonomie, nous avons mis en place une séance de clôture à la fin de chaque rencontre et un « système de compagnonnage ». Ce système, conçu à l'instigation du groupe consultatif, veillait à s'assurer que chaque femme participant au programme ait au moins un contact par semaine avec une autre participante, lui permettant ainsi d'obtenir plus de renseignements, de l'encouragement et un suivi. Ce fut le début de la création d'un groupe de soutien mutuel pour les pairs, initiative que l'équipe de recherche a demandé aux pairs de poursuivre pendant une période d'au moins six mois.

La plupart des pairs ont dit que leur intérêt pour la formation découlait de leur propre expérience – soit qu'elles aient elles-mêmes été victimes de violence, soit que des proches l'aient été. Le groupe consultatif a reconnu qu'il fallait adopter un processus pour venir en aide aux pairs susceptibles d'être à nouveau traumatisées lors des séances de formation. Comme les deux principales formatrices avaient également reçu une formation comme intervenante en cas de crise, l'équipe de recherche était convaincue que tout signe de nouveau traumatisme serait rapidement repéré. Cette discussion particulière du groupe consultatif a soulevé un autre élément qu'il fallait préciser dans la conception du projet : le projet n'était pas une intervention de counselling ou de thérapie. L'équipe de recherche en a conclu que ce projet n'était pas de caractère thérapeutique – les pairs choisies devaient être en mesure d'offrir du soutien à d'autres.

L'une des femmes a mentionné dans la séance de clôture en cercle que la formation avait ravivé certains souvenirs; et l'une des formatrices a recommandé du counselling à une personne qui avait manifesté des symptômes. Ce niveau relativement faible de traumatisme au sein du groupe reflète à la fois la compétence des animatrices pour traiter une matière difficile de façon attentive et non émotive, de même que pour la sélection des pairs et le choix des documents. Manifestement, cette question est cruciale pour toute formation éventuelle.

On a respecté le même format tout au long de chaque séance de formation, sauf pour la première et la dernière rencontres où on a inclus un volet évaluation, et qui par conséquent requérait un format plus souple. Chaque soirée commençait par « un mot de bienvenue et de remerciement » et une séance visant à « faire le point ». Cette partie de la formation visait à permettre une certaine interaction sociale et à donner aux pairs quelques minutes pour réfléchir sur les raisons pour lesquelles elles étaient là, sur ce qui s'était passé au cours de la semaine précédente et pour renouer les liens avec leurs consœurs. Ce modèle a également incité les femmes à se parler, à tirer profit de leur expérience et de leurs connaissances mutuelles et à s'encourager.

Après l'introduction, le groupe participait à une séance intitulée « Mythes ou réalités » qui s'apparentait souvent à une séance de remue-méninges ou prenait la forme d'une discussion en petits groupes. De cette façon, les pairs étaient capables d'explorer leurs propres préjugés, les stéréotypes sociaux et les conceptions erronées courantes au sujet de la loi, de la question de la violence faite aux femmes et de la diversité des femmes dans la société. Les formatrices ont constaté que les participantes faisaient preuve d'empathie et étaient très ouvertes, même si, au départ, certaines des femmes hésitaient à afficher leurs sentiments sur des questions difficiles comme le fait de bénéficier d'aide sociale ou un problème d'alcool et de drogues. Mais les séances en petits groupes ont favorisé l'implication des femmes, et le dialogue fut l'occasion pour elles d'explorer des problèmes qu'elles pouvaient difficilement aborder au départ.

Chaque semaine, on donnait une présentation sur le thème principal de la séance de formation, à savoir : violence faite aux femmes, défense des intérêts, accès à divers types de soutien financier, fonctionnement du système juridique, droit de la famille, droit pénal et autonomie. Au départ, on avait prévu des conférenciers invités pour chaque présentation, mais on y a renoncé pour diverses raisons :

Chaque semaine, il y avait une courte pause suivie d'une période « de partage et de compassion » qui prenait habituellement la forme de discussions en petits groupes permettant aux participantes de faire le lien entre ce qu'elles avaient appris au cours de la présentation et leur propre expérience. Cette section de la formation a suscité des commentaires des pairs à mi-parcours du programme lorsque les formatrices leur ont demandé de la rétroaction sur l'utilité, à leur avis, de la formation. Plusieurs pairs ont indiqué qu'elles transmettaient déjà l'information reçue et qu'elles mettaient en pratique leurs habiletés d'écoute. Elles ont partagé ces expériences et obtenu de la rétroaction immédiate des formatrices et des pairs quant à savoir si elles s'y prenaient « correctement » et ce qu'elles devraient faire pour s'améliorer. Elles avaient l'impression, à leur retour à la maison et lors de conversations avec leurs familles et leurs amis au sujet du cours, que l'information avait un effet d'entraînement dans la collectivité, leurs proches se familiarisant également avec certains des éléments qu'elles avaient appris. Cette transmission de l'information a également confirmé que les pairs étaient en train de développer une confiance en elles-mêmes en utilisant leurs nouvelles compétences et connaissances.

L'évaluatrice a indiqué que, selon une preuve anecdotique, il serait avantageux d'encourager les pairs à mettre en pratique, dès que possible, les compétences et les connaissances nouvellement acquises. Son expérience dans la formation d'infirmières intervenant auprès de victimes d'agressions sexuelles lui a montré que la période écoulée entre la formation acquise et l'utilisation des nouvelles connaissances et compétences est cruciale si on veut retenir ce que l'on a appris. On confiera plus volontiers des cas aux infirmières dont la première intervention critique est survenue au cours des quelques semaines suivant leur formation, parce qu'elles semblent avoir beaucoup plus confiance dans leur capacité de faire face à la situation.

La séance de clôture en cercle – pratique courante dans les collectivités autochtones – s'est avérée un élément enrichissant du programme. C'est le moment où chaque personne est invitée à faire part de ses réflexions sur les activités de la soirée – ce qu'elle a appris, son expérience de la séance. Souvent, les séances dépassaient l'heure prévue (21 heures) parce que les femmes avaient simplement plus de choses à dire que ce que leur permettait le temps alloué, mais elles acceptaient de rester, témoignant ainsi du respect de la pratique traditionnelle voulant que chaque personne ait le temps de donner son opinion.

Lors de la séance d'évaluation, les pairs ont affirmé qu'elles avaient maintenant des outils pratiques qui leur permettront d'aider d'autres femmes victimes de violence. À leur avis, les diverses techniques d'apprentissage ont été profitables. Parfois, il s'agissait d'un jeu de rôles, le plus réussi ayant été peut-être la simulation d'un procès au pénal. Les personnes ont participé pleinement au processus et ont joué le rôle de victimes de violence, de juge, de procureur de la Couronne et d'avocats de la défense, et de témoins.

Un des thèmes qui est ressorti de l'évaluation avec les pairs et des discussions avec les formatrices était le plaisir qu'elles avaient éprouvé pendant le cours. Comme plusieurs des pairs l'ont signalé, elles ne voulaient jamais partir à la fin de la séance parce qu'elles s'amusaient trop. Compte tenu de la difficulté du sujet, il aurait été facile de mettre l'accent sur les aspects négatifs, mais on a fourni aux participantes l'occasion de tabler sur leurs propres expériences, de faire du remue-méninges, de discuter en petits groupes, d'interagir entre elles, de sorte que le programme a permis de créer des liens solides entre les pairs. Ces liens seront précieux au moment où elles transmettront leurs connaissances dans la collectivité.

3.4 Adaptations culturelles

L'un des buts du programme était d'obtenir la participation des pairs provenant de la collectivité autochtone de Sault Ste. Marie et de la région. Durant tout le programme, plusieurs adaptations ont été apportées en vue d'atteindre cet objectif précis :

L'un des principaux facteurs pris en compte pour adapter le programme aux pairs autochtones a été l'intégration de Connie Manitowabi à l'équipe de recherche. Sa connaissance des enseignements des Aînés, des enseignements tirés du cercle d'influences et d'autres traditions anishnabes a permis d'ajouter un volet culturel à toutes les discussions et rencontres. Par exemple, lorsqu'on discute de la violence contre les femmes, on peut facilement tomber dans le piège de dénigrer les hommes. Grâce au respect inspiré par les enseignements des Aînés, Connie a su faire en sorte que la perception du rôle des hommes soit toujours empreinte de bonté de compréhension du fait qu'ils s'étaient écartés du droit chemin. L'apport de Connie a permis d'assurer un équilibre en faisant voir que les hommes ne sont pas tous violents et en faisant ressortir qu'une façon de mettre un terme à la violence consistait à établir un bon équilibre dans la société.

Le caractère interculturel du groupe comme tel était également une des principales raisons du succès de la formation. Compte tenu du grand nombre de femmes autochtones (50 %), les discussions en petits groupes ont également permis de jeter des ponts entre les cultures. Chaque petit groupe comptait plusieurs femmes autochtones, de sorte que personne n'était « seul ». Deux questions provenant directement de l'expérience autochtone ont été discutées : l'historique des pensionnats et les effets que cette expérience a eus sur les collectivités et sur la violence faite aux femmes, ainsi que la façon dont l'alcoolisme pouvait contribuer à accroître l'agressivité chez les hommes et les femmes.

L'évaluatrice a noté un certain nombre de changements qui se sont produits entre l'évaluation initiale à la première séance et l'évaluation finale à la huitième séance de formation. Lors de la première séance, les femmes s'étaient groupées selon leur culture – les femmes autochtones s'étant regroupées d'un côté de la classe. Lors de la séance finale, les femmes étaient dispersées dans la salle, y compris durant les temps libres où elles partageaient la nourriture et confectionnaient leur chapeau pour la remise des certificats. Lorsqu'elles se sont réunies en cercle, le dernier soir, pour discuter d'autonomie, Connie Manitowabi a partagé les produits médicinaux et tenu une cérémonie de purification. À la fin, une des femmes a indiqué que dans sa culture, un des rituels de purification consistait à faire brûler de la sauge. L'évaluatrice a noté que cette information a été reçue avec intérêt et sans aucun inconfort apparent de la part des femmes autochtones.

Dans le cadre de l'évaluation du programme, l'une des femmes a parlé de la façon dont son « voyage » l'avait placée « sur ce sentier » de l'apprentissage lui permettant de prendre contact avec des femmes victimes de violence. Ce langage reflète les enseignements anishnabes, à savoir que la vie est un voyage et que chacun doit trouver son propre sentier de vérité dans ce voyage de la vie.

3.5 Locaux et financement

L'Algoma University College a prêté gracieusement les salles de classe pour la formation. Au départ, on craignait que les participantes soient intimidées par cet environnement universitaire. Il s'est avéré que les locaux fournis ont été propices pour faire naître chez les pairs le sentiment qu'elles obtenaient une formation de grande qualité et qu'elles faisaient partie de la communauté universitaire. Comme c'était une université, c'était aussi un espace anonyme – on pouvait croire que les femmes suivaient n'importe quel cours, pas nécessairement un cours sur la violence faite aux femmes. C'était donc un endroit « sûr » pour les femmes. Deux employées de l'université ont participé à la formation – une étant membre du personnel de la cafétéria, l'autre, un cadre supérieur, ce qui a contribué davantage à l'idée que l'université adoptait et appuyait le projet.

Le financement du programme prévoyait le versement, à chaque participante, d'une petite allocation de 20 $ par soir pour payer les frais de déplacement et de garderie. Cette allocation a vraiment aidé les participantes car certaines devaient faire une heure de voiture pour se rendre au programme et que plusieurs devaient payer des frais de garderie. L'allocation ne leur était pas versée d'office chaque semaine; elles devaient la demander en datant et signant un reçu préparé à l'avance. Après réflexion, l'équipe de recherche a convenu qu'il aurait été moins gênant de subventionner tout le monde et d'encourager celles qui n'en avaient pas besoin à faire un don à un organisme de charité.

D'autres crédits ont été obtenus du programme Prevention of Violence Against Women Initiatives du ministère du Développement du Nord et des Mines pour compléter le financement fourni par le ministère de la Justice du Canada. Ces fonds ont été utilisés pour faire des copies du manuel des participantes et pour payer les salaires des formatrices.

4. Viabilité du modèle d'exécution du PVIJ par des pairs

Entre autres objectifs de tout PVIJ, mentionnons un changement dans les connaissances, dans les perceptions et dans les comportements des participantes (Broad, 2002). Les participantes au projet « Entre vous et moi » ont indiqué que leur présence aux séances de formation avait provoqué de tels changements chez elles.

4.1 Élargissement des connaissances

Les pairs ont énuméré un certain nombre de domaines où les connaissances sur les questions de droit de la famille et de droit pénal ont dépassé celles que l'on pourrait s'attendre d'acquérir dans le cadre d'un projet de VIJ portant sur la question de la violence faite aux femmes. Les domaines suivants ont été bien indiqués par les pairs dans leur autoévaluation de l'élargissement des connaissances :

4.2 Changements d'attitudes et de perceptions

Il est souvent difficile de mesurer les changements dans les perceptions et les attitudes; toutefois, dans les séances d'autoévaluation, les pairs ont repéré un certain nombre de domaines où leurs propres perceptions erronées au sujet de certaines questions ont été remises en question par la formation, ou leur autoconfiance pour régler un problème a augmenté. Leurs observations dans la présente section reflètent ces changements :

4.3 Changements de comportement

Les pairs avaient déjà commencé à signaler qu'elles utilisaient l'information et qu'elles la transmettaient à leurs amis et à leur famille. Lorsqu'elles ont été invitées à dire si à leur avis, leur comportement avait changé, et si oui, comment, les participantes ont dit ceci :

4.4 Nécessité d'une formation supplémentaire

La question de la durée de la formation a également été discutée, certaines des pairs disant craindre que huit semaines, ce n'était pas suffisant, et qu'elles croyaient qu'elles avaient encore tellement plus à apprendre. On espère que le réseau de soutien que les pairs ont formé et à l'égard duquel elles se sont engagées pour un minimum de six mois leur permettra d'enrichir leurs connaissances.

Non seulement les pairs, mais les membres du groupe consultatif et d'autres personnes intéressées dans la collectivité[7] ont fortement exprimé le désir d'avoir d'autres séances de formation. On a suggéré d'autres possibilités de financement comme une autre subvention du ministère du Développement du Nord et des Mines ou du Conseil tribal de North Shore. Des pairs ont également suggéré qu'il pourrait y avoir des séances de formation des formatrices pour le personnel d'organismes de services afin que le programme puisse être donné en permanence, et certaines apprécieraient suivre un tel cours et elles-mêmes devenir des formatrices.

Autres suggestions : la séance de formation pourrait être offerte dans le cadre d'un atelier lors d'un week-end de trois jours; il pourrait y avoir de la formation pour les hommes de sorte qu'ils puissent aussi devenir des pairs; on pourrait axer davantage la formation sur la confiance en soi.


[7] Plusieurs femmes qui n'ont pu participer au projet en raison d'autres obligations ont souvent posé des questions sur l'avancement de la formation et demandé s'il y aurait d'autres formations plus tard.