CRIME ÉCONOMIQUE ET CRIME ORGANISÉ : LES DÉFIS QUI ATTENDENT LA JUSTICE PÉNALE
3. Comprendre le crime motivé par le profit
3. Comprendre le crime motivé par le profit
Les faiblesses décelées dans les paradigmes existants ont toujours rendu difficile de comprendre le crime motivé par le profit. Non seulement la préoccupation première de la criminologie a toujours été d'identifier les contrevenants, mais, de toute évidence, le système de justice pénale met l'accent sur la poursuite de la personne réputée responsable d'un acte et non sur l'acte en soi, nonobstant la popularité croissante des confiscations véritables. Les délinquants étant tous assujettis au même code criminel, on est très peu incité à chercher à voir, en ce qui a trait à l'organisation et aux
conséquences économiques, les différences entre le tueur à gages et celui qui fait la contrebande de cigarettes, la personne qui vole un sac à main et le pédophile, l'explosion d'un coffre-fort et une machination de télémarketing. De ce point de vue, entre, par exemple, l'entrée par effraction et le délit d'initié, la principale distinction est la classe sociale et, présumément, les chances de réhabilitation du délinquant. Il est pourtant possible de classer les crimes motivés par le profit en plusieurs catégories économiques distinctes sans s'embourber dans les contestations au sujet des origines sociales du délinquant.[5]
3.1 Les crimes contre la personne
Il y a d'abord les crimes contre la personne - c'est-à-dire les crimes qui vont du vol de sac à main à l'extorsion en passant par l'enlèvement en vue d'obtenir une rançon. Même si la façon dont ces crimes sont commis peut présenter de nombreuses complexités (tirées par exemple des changements technologiques), ces crimes sont dans leur essence simples et directs.
Un crime contre la personne :
- implique une redistribution de la richesse existante d'une partie à une autre;
- amène des transferts bilatéraux entre la victime et l'auteur du crime. Même si d'autres personnes peuvent être impliquées dans des actions subséquentes concernant le bien convoité, l'acte principal demeure un transfert bilatéral;
- implique des transferts qui sont également involontaires, habituellement exécutés au moyen de la force ou de la menace, bien que parfois la tromperie suffise;
- crée des victimes immédiatement identifiables (individus, institutions ou entreprises);
- provoque, chez les victimes, des pertes faciles à déterminer - la personne, l'institution ou l'entreprise lésée peut établir des sommes ou des biens précis;
- implique une moralité non ambiguë - quelqu'un a été victime de quelqu'un d'autre;
- appelle des politiques simples - punition directe du coupable s'ajoutant à la restitution du bien volé à la victime.
De tout temps, le système judiciaire et l'appareil d'application de la loi ont été conçus pour aborder principalement la forme de crime motivé par le profit touchant la personne, crime où il y a une victime précise, un bien facile à repérer qui s'est retrouvé entre mauvaises mains et une solution directe basée sur de simples principes moraux faisant l'objet d'un vaste consensus au sein de la société.
Les responsables de l'application de la loi voient encore, à tort, la criminalité comme un phénomène essentiellement touchant la personne (en fait, un phénomène « voleurs-policiers »). Pourtant, d'autres formes de crimes motivés par le profit sont assez différentes de par leur nature et de par leur impact socio-économique. Dans ces catégories, le tort est plus difficile à évaluer, l'identité, voire l'existence des victimes, plus problématiques et les limites entre les responsabilités des agences de réglementation économique et des forces policières ne sont plus aussi précises.
3.2 Infractions axées sur les marchés
Les crimes axés sur les marchés (ou d'entreprise) forment la deuxième catégorie. Il existe quelques incidents isolés d'interdiction de trafic de certains biens et services datant de plusieurs siècles, mais dans l'ensemble, ces interdictions sont relativement nouvelles. La plupart de ce que l'on considère aujourd'hui comme des infractions axées sur les marchés découlent de décisions (si l'on peut vraiment dire) au début du XXe siècle de criminaliser le vice personnel (consommation de drogues ou d'alcool, jeu, prostitution, etc.)[6].
Un crime axé sur les marchés :
- implique la production ou la distribution de nouveaux biens et services, illégaux de par leur nature même;
- suscite des échanges multilatéraux impliquant (entre autres) producteurs, distributeurs, détaillants et gestionnaires d'argent qui s'occupent de l'offre, et des consommateurs qui répondent à la demande, comme s'il s'agissait d'opérations commerciales légitimes;
- provoque des transferts volontaires;
- rend difficile la définition de « victime », à moins de la définir de façon
abstraite comme la « société en général »; - génère des revenus gagnés par le fournisseur et des dépenses par le
consommateur et non des pertes; - suppose une moralité ambiguë qui peut également subir un changement soudain et radical;
- crée un débat social qui divise sur les bonnes politiques à adopter pour
contrer le phénomène.
Ce dernier point constitue une distinction très importante entre les crimes contre la personne et les crimes axés sur le marché. Il n'existe actuellement aucun groupe de pression crédible, formé notamment d'anciens agents de police à la retraite, qui réclame la légalisation du vol à main armée. Et il est fort peu probable qu'il y en ait un dans un avenir prévisible.
Il ne faut pas non plus présumer que, parce que les cas ne sont pas consignés officiellement ou que les arrangements institutionnels manquent de simplicité, les marchés des biens et des services illégaux sont radicalement différents des marchés légaux, ou sans chichis. Il existe dans toute la chaîne des interactions commerciales indépendantes complexes entre divers niveaux du côté de l'offre, et des types différents de relations débit et crédit entre les fournisseurs et les consommateurs[7]. C'est vrai pour les drogues, les armes, l'or et toute une gamme d'autres biens[8].
Les infractions axées sur le marché peuvent en outre être subdivisées en trois sousensembles :
- celles que favorisent les restrictions de la réglementation;
- celles qu'encourage la fiscalité;
- celles qui résultent d'une interdiction.
Dans le premier cas, les restrictions à l'égard de la somme totale permise, ou des règles administratives dictant une répartition des ressources favorisent l'émergence d'un marché parallèle dans lequel le « bien réglementé » est disponible à un prix plus élevé que celui offert sur le marché légal mais contrôlé. C'est le cas par exemple des stéroïdes vendus sur le marché noir qui sont détournés du système de distribution pharmaceutique légal et dans une certaine mesure, du commerce illégal des animaux sauvages ou de l'ivoire, par exemple.
Dans le deuxième cas, les biens assujettis à une taxe d'accise, une taxe sur les produits de luxe, sont offerts sur le marché parallèle à un prix inférieur à celui du marché légal, la différence étant grandement (bien que pas exclusivement) fonction de la taxe évitée. C'est ce qu'on peut appeler de la « contrebande relative ».
Dans le troisième cas, où les biens ou les services constituent de la « contrebande absolue », il n'y a pas de prix légal correspondant, seul le prix du marché illégal fait foi.
Selon le contexte juridique, certains services pourraient tomber dans l'une des trois sous-catégories. Le jeu illégal, par exemple, est de la contrebande absolue dans les régions où il est complètement interdit. Cependant, il s'agit de contrebande relative lorsque les paris sont permis dans des endroits qui paient de lourdes taxes. Et cela devient un service réglementé pouvant être dévié sur un marché parallèle quand la loi permet seulement des établissements gérés par l'État ou possédant un permis d'État pour offrir aux citoyens le droit de se ruiner à long terme en échange d'une poussée d'adrénaline à court terme.
| Type | Crée par | Relation avec le prix |
|---|---|---|
| Bien réglementée | Restriction | Prix illégal supérieur au prix légal |
| Contrebande relative | Fiscalité | Prix illégal inférieur au prix légal |
| Contrebande absolue | Interdiction | Aucun point de référence légal |
Ces différences sont importantes, à la fois pour les types d'options stratégiques qui pourraient être nécessaires, et pour les méthodes permettant d'évaluer leur succès ou leur échec. Par exemple, une politique efficace dans le premier type de bien ou de service réussira à restreindre l'approvisionnement sur le marché parallèle et, donc, à élargir l'écart entre le prix légal et le prix illégal. Par ailleurs, une politique qui est efficace dans le second cas accroîtra l'approvisionnement sur le marché légal comparativement au marché illégal et viendra réduire l'écart. Une politique qui serait utile dans le troisième cas ne peut être évaluée en faisant référence uniquement au prix. Faute de source ou de substitut légal, quand les efforts déployés dans l'application de la loi font grimper les prix, le client préférera parfois dépenser plus d'argent pour se procurer le produit prohibé que de réduire sa consommation.
Les trois types d'infractions tombent néanmoins dans la catégorie générale des crimes axés sur le marché et sont donc fondamentalement différents des crimes motivés par le profit et commis contre la personne.
À vrai dire, le contraste entre les crimes contre la personne et les crimes axés sur le marché semble en pratique parfois un peu flou. Certains crimes contre la personne, par exemple, nécessitent la perpétration de crimes axés sur le marché pour se débarrasser de la marchandise ou blanchir les produits de la criminalité. Néanmoins, aussi complexes que de telles opérations puissent être, elles sont secondaires. L'acte premier qui consiste à générer l'argent est sans contredit un crime contre la personne puisqu'il implique un transfert involontaire d'un bien existant.
De même, certaines infractions axées sur le marché sont commises dans un environnement ponctué par la force ou la fraude. Il arrive qu'à l'occasion les trafiquants de drogue règlent leurs comptes à la pointe du fusil et dénaturent leur marchandise avant qu'elle ne soit vendue au client final. Cependant, l'acte fondamental est habituellement un contrat consensuel entre le fournisseur et le consommateur de biens et de services nouveaux. Et c'est là que le bât blesse.
Il faut deux personnes pour commettre une infraction axée sur le marché : il ne peut y avoir de marché s'il n'y a pas d'offre et de demande. Pourquoi alors les fournisseurs devraient-ils être les seuls pénalisés? C'est l'approche habituellement adoptée aujourd'hui, mais elle ne repose sur aucune moralité ni aucune logique. Dans le cas des infractions contre la personne, le « fournisseur », pour ainsi dire, prend l'initiative d'agir contre une victime non consentante. Un marché illégal est cependant presque toujours axé sur la demande. En ce sens, le client est plus coupable que le fournisseur, même si le système de justice pénale fonctionne précisément en regard de l'hypothèse contraire.
- [5] La distinction entre un crime contre la personne et un délit commercial a d'abord été élaborée dans l'ouvrage de R.T. Naylor, « From underworld to underground: Enterprise crime, “informal sector” business and the public policy response », Crime, Law & Social Change, 1996, p. 24 et «Mafias,myths and markets: On the theory and practice of enterprise crime », Transnational Organized Crime, 1997, vol. 3, no 3. Cette différence a étéélaborée pour inclure les délits commerciaux dans l'ouvrage de R.T. Naylor, « Washout: A critique of follow-the-money methods in crime control policy », Crime, Law & Social Change, 1999, p. 32, et pour inclure le « délit commercial » dans l'ouvrage de Margaret Beare et R.T. Naylor, « Major issues relating to organized crime: The economic context », Commission du droit du Canada, avril 1999.
- [6] Pour avoir une bonne idée de la création des infractions axées sur les marchés au début du siècle, voir, notamment, Mike Gray, Drug Crazy: How We Got Into This Mess & How We Can Get Out, New York, Random House, 1998; et Mark Thornton, The Economics of Prohibition, Salt Lake City, University of Utah Press, 1991.
- [7] Au début des années 1980, par exemple, à Cochamba, en Bolivie, il était possible de conclure des contrats verbaux, parfois payés à la marge, pour la livraison future de quantités spécifiées de pâte de cocaïne à un prix précis. Cela venait éliminer les problèmes de liquidités auxquels faisaient face les fabricants au cours d'une période où le marché spot était faible. Voir Anthony Henman, « Cocaine futures » dans Roger Henman et autres (éditeurs), Big Deal: The Politics of the Illicit Drugs Business, London, Pluto Press, 1985, p. 171.
- [8] Voir, par exemple, R.T. Naylor, « Loose cannons: Covert commerce and underground finance in the modern arms black market », Crime, Law & Social Change 22, 1995, et « The underworld of gold », Crime, Law & Social Change 25, 1996.
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