PAROLES DE FEMMES LA VALEUR DE LA RECHERCHE COMMUNAUTAIRE SUR LA VIOLENCE FAITE AUX FEMMES

2. APERÇU

2.1 La méthode ORWAS La recherche comme moyen de prise en charge

Bien qu’un examen complet du principe de la recherche comme moyen de prise en charge déborde le cadre du présent rapport, nous tenterons d’en faire un examen restreint. On utilise de plus en plus les méthodes de recherche participative pour des projets de recherche axés sur la prise en charge de soi (Brydon-Miller, 1997). Une hypothèse à la base de ces méthodes est qu’elles donneront aux participants le pouvoir de se prendre en charge et par conséquent d’agir. L’action ou le changement doit avantager les participants ou la collectivité.

Ristock et Pennell (1996) décrivent une méthode permettant d’effectuer une recherche communautaire qu’ils appellent « la recherche comme moyen de prise en charge ». Ce processus ressemble sous bien des rapports à la recherche-action participative (RAP) mais s’en distingue en ce qui a trait au lancement de la recherche. La recherche-action participative est basée sur l’hypothèse qu’un groupe composé de membres de la collectivité et d’intéressés lance la recherche et participent à tous les aspects de celleci. L’approche de la recherche comme moyen de prise en charge, « bien qu’elle soit souvent exécutée dans des groupes de travail coopératifs, n’exige pas cette démarche. Le degré d’intervention des chercheurs et des participants au processus peut varier. » (Ristock et Pennell, 1996, p. 17)

La recherche comme moyen de prise en charge fait participer à des activités de recherche des personnes qu’on ne considère normalement pas comme ayant des compétences en recherche afin d’inclure des vues différentes et de présenter des perspectives multiples. Le chercheur n’assume pas seul la responsabilité de déterminer l’orientation de la recherche. La recherche comme moyen de prise en charge, « même si elle n’exige pas un groupe participatif formel, ne laisse pas le chercheur patauger seul pour déterminer la question de recherche et le plan d’étude. » (Ristock et Pennell, 1996, p. 17) Pour les déterminer, on fait appel à la participation des personnes touchées par la recherche. Grâce à cette implication, la recherche « renforce ses praticiens. Elle contribue à accroître la confiance en soi, les compétences et les réseaux de soutien. » (Ristock et Pennell, 1996, p. 17)

Le projet ORWAS, en tant que processus communautaire, ressemble à la recherche participative. Les agents de recherche de Justice Canada étaient familiers avec la méthode participative et ont appliqué dans le projet ORWAS un grand nombre de ces principes. Même si l’équipe du projet ORWAS n’était pas le produit d’une initiative populaire (un concept de la RAP), elle comportait un certain degré d’implication pour les survivantes puisqu’on leur a demandé leurs commentaires sur les transcriptions et les rapports communautaires. En outre, le projet ORWAS traduisait un plan de recherche démocratique vu la participation des chercheuses communautaires à tous les aspects de la recherche. Cette étude a révélé que, par leur participation, les chercheuses communautaires ont amélioré leur confiance et leur niveau de compétence. On peut par conséquent voir dans la méthode ORWAS la recherche comme moyen de prise en charge.

L’initiative Paroles de femmes La valeur de la recherche communautaire sur la violence faite aux femmes visait à examiner le projet ORWAS comme étude de cas. On voulait étudier le processus du point de vue des participantes afin de déterminer les répercussions éventuelles sur ces dernières et d’évaluer la collaboration entre le gouvernement et la collectivité sous l’angle des avantages qu’en avaient retirés les deux parties. Cela a servi de point de départ pour déterminer les mesures à prendre afin d’opérer un changement communautaire.

2.2 Objectif un - Examiner le processus de recherche

Le projet ORWAS a servi à étudier la violence faite aux femmes en milieu rural en amenant les victimes de violence familiale à raconter en leurs propres mots leurs expériences. Il a donc permis un accès direct aux vues des survivantes de la violence et aidé ainsi à mieux comprendre les répercussions de la violence familiale sur les personnes qui y sont le plus exposées, c’estàdire les femmes et les enfants.

Les chercheuses ont trouvé un moyen d’effectuer cette recherche sur la violence faite aux femmes en milieu rural d’une manière authentique et respectueuse. Un aspect important de l’étude était le fait que la méthode, les résultats et les rapports ont gravité autour des paroles et des expériences des survivantes. Les chercheuses ont conçu le projet en se basant sur le principe que les idées et le vécu des femmes comptaient. Les entrevues ont consisté en des entretiens entre femmes, dans un cadre sûr et familier, basés sur une démarche semi-structurée permettant la collecte de données importantes qui n’auraient peut-être pas été accessibles d’une autre manière. Ce souci d’écouter les survivantes de violence a produit un travail de recherche significatif et contextualisé ayant d’importantes répercussions sur la recherche et la politique futures.

Les questions morales touchant le pouvoir et le rôle des chercheuses et des participantes étaient au coeur du projet ORWAS. On a tenté de donner aux survivantes un sentiment de contrôle à l’égard des utilisations qui seraient faites des données en sollicitant leurs commentaires sur les transcriptions et les rapports communautaires provisoires ainsi qu’en intégrant leurs suggestions. Il était important pour les agents de recherche de Justice Canada de minimiser l’exploitation des participantes dans ce contexte de recherche. Un des principes directeurs du projet était le respect de l’investissement consenti dans cette étude et de la contribution faite à celleci.

La détermination à réduire le déséquilibre de forces inhérent entre chercheuses et participantes s’est manifestée surtout dans la relation entre les chefs de projet et les chercheuses communautaires. Le plan de recherche du projet ORWAS était démocratique en ce qu’il prévoyait la participation des chercheuses communautaires à tous les aspects de la recherche. Le projet est devenu un effort d’équipe grâce à la démarche collective de prise de décision, d’analyse des données et de rédaction de rapports. Les vues des chercheuses communautaires ont été sollicitées et respectées, ce qui a produit un niveau élevé d’engagement envers le projet et un sentiment de prise en charge parmi les chercheuses communautaires.

Les chefs de projet ont attaché beaucoup d’importance à la perspective communautaire et étaient déterminés à « donner quelque chose en retour » aux collectivités. En choisissant des chercheuses communautaires qui connaissaient bien leur collectivité et en respectant leurs connaissances, on a souligné au moyen du projet ORWAS la certitude que le milieu est important dans l’analyse de la violence faite aux femmes. En renforçant les compétences des membres de la collectivité, en contribuant à la prise en charge de soi des survivantes et des chercheuses communautaires et en faisant participer les membres de la collectivité à un dialogue sur la manière de réagir à la violence, le projet ORWAS a jeté les bases d’une action sociale sur la violence faite aux femmes en milieu rural.

2.3 Objectif 2 - Explorer les répercussions sur les participantes

L’invitation à participer à une recherche de ce genre pose une importante question morale parce que les femmes risquent de souffrir à nouveau en devant revivre leurs expériences douloureuses. Un suivi auprès des survivantes a révélé que, même si la participation au projet avait éveillé des souvenirs pénibles, les femmes estimaient que les avantages de la participation l’emportaient sur les désavantages. Aucune des femmes interviewées pour le suivi ne regrettait sa décision de participer. Cette constatation est importante pour les recherches futures sur la violence faite aux femmes. Bien qu’il faille prévoir certaines mesures de protection pour les participantes (p. ex., choix d’intervieweuses sensibles, confidentialité et mesures de sécurité), la participation ne semble pas avoir des répercussions susceptibles de compromettre ce processus de recherche.

Il est toutefois plus difficile de dire si le processus de recherche a effectivement eu des répercussions constructives sur les survivantes en les amenant à se prendre en charge au cours des entrevues, les femmes ont été portées à dire que leur vécu, plutôt que le projet ORWAS, les avait rendues plus fortes. Certaines survivantes ont dit avoir découvert leur pouvoir de se prendre en main au moyen du projet ORWAS. Elles se sentaient plus fortes et avaient une meilleure image d’elles-mêmes; elles avaient aussi espoir que leur participation à l’étude produise des changements. Beaucoup de femmes pensaient aimeraient participer encore davantage à une étude analogue dans l’avenir.

Même si les récits des survivantes ont aussi bouleversé les chercheuses communautaires et les chefs de projet, ces répercussions affectives étaient compensées par des sentiments de respect et d’admiration pour les survivantes et par la croissance personnelle que l’écoute de ces récits avait favorisée. Encore une fois, à condition qu’on ait mis en place les mesures de protection nécessaires, il semble possible de participer à ce genre de recherche approfondie sur la violence faite aux femmes sans crainte de causer des préjudices excessifs aux participantes ou aux chercheuses.

Les chercheuses communautaires ont également signalé de nombreux avantages qu’avait procurés leur participation au projet. L’établissement d’un lien solide avec les autres membres de l’équipe de recherche leur a permis d’accroître leurs compétences en recherche et de mieux connaître les problèmes liés à la violence. Les chefs de projet de Justice Canada et de CAPRO de même que les six chercheuses communautaires étaient toutes reconnaissantes d’avoir eu l’occasion de participer à cette expérience particulière. Malgré les contraintes de temps et les faibles récompenses monétaires, les membres de l’équipe de recherche étaient fermement engagés envers le projet et estimaient que leur participation à celui-ci les avait enrichis.

2.4 Objectif 3 - Examiner les avantages d’un partenariat de collaboration entre le gouvernement et la collectivité

Un autre élément important du processus ORWAS était le partenariat de collaboration entre un ministère et une organisation communautaire, ainsi qu’avec six collectivités rurales par l’entremise du CAPRO. ORWAS montre certains des avantages mutuels que peut procurer un partenariat entre le gouvernement et la collectivité. Il souligne également la situation particulière dans laquelle se trouve l’administration fédérale pour ce qui est d’entamer un processus de ce genre. Si l’on songe aux discussions actuelles sur la nécessité d’ancrer la recherche d’État dans les collectivités intéressées, il est clair que le partenariat ORWAS est passé de l’étape de la discussion à celle de l’action. Toutes les parties concernées profiteront des avantages de ce partenariat.

Avantages pour les collectivités et les organisations communautaires

Les rapports communautaires d’ORWAS ont donné à six collectivités rurales de l’Ontario l’information nécessaire pour élaborer des stratégies locales en vue d’une intervention plus efficace face à la violence faite aux femmes. Cela peut également se révéler un outil de démarchage efficace pour le CAPRO et d’autres organisations désireuses d’exercer une influence sur les politiques locales, provinciales et fédérales au sujet de la violence faite aux femmes.

Le projet a sensibilisé les collectivités locales au problème. En participant aux groupes de discussion, les dirigeants communautaires, les prestataires de services et d’autres membres de la collectivité se sont penchés sur les besoins spéciaux des femmes battues dans leur collectivité et ont examiné la manière dont leur collectivité répondait aux besoins de ces dernières. Les survivantes ont fait comprendre l’envergure du problème dans les collectivités. À certains endroits, il y a eu des reportages sur le projet dans les médias, ce qui a eu pour effet d’augmenter le nombre de personnes au courant de la discussion. Cette sensibilisation accrue peut susciter une intervention, tandis que les données provenant des groupes de discussion peuvent permettre au CAPRO de déterminer l’orientation que doit prendre le changement.

Les chercheuses des six collectivités ont profité de ce projet. En plus d’être davantage sensibilisées à la question, elles se sont dites mieux informées et plus sûres de leur capacité de s’occuper des questions liées à la violence faite aux femmes. Le projet ORWAS a donné à ces six femmes l’occasion de participer à une recherche bien particulière. Il a amélioré leurs compétences en recherche et a ainsi permis de laisser des compétences dans la collectivité, ce qui était un des buts principaux du projet. En développant des compétences à l’échelon local, le projet reflète également l’approche de développement communautaire général du CAPRO.

Avantages pour le gouvernement

Le projet ORWAS a fourni à Justice Canada (ainsi qu’à d’autres ministères fédéraux et provinciaux) une information nouvelle et précieuse pouvant servir à l’élaboration de politiques au sujet des questions rurales et liées à la violence. Il a tout particulièrement permis de comprendre le vécu de femmes en milieu rural et d’étudier ce groupe, comblant ainsi une lacune dans la littérature. Ce compte rendu du vécu des femmes battues en milieu rural met en lumière des facteurs propres au milieu rural et permet une comparaison avec la plupart des travaux de recherche sur la violence, qui sont axés sur le vécu des femmes en milieu urbain.

En tant que miroir de l’expérience des femmes avec le système de justice pénale, les services de santé et les organismes de services sociaux, le projet ORWAS a fourni une information précieuse sur la manière dont les institutions intervenaient auprès des victimes de violence familiale. Le projet a permis de découvrir les stratégies que les femmes trouvent utiles pour faire face à leur situation de violence et les interventions qui favorisent ou entravent leurs tentatives de s’extirper de cette situation. Il a, par conséquent, élargi les démarches de Justice Canada en faisant entrer en ligne de compte d’autres facteurs qui touchent les femmes victimes de violence.

Le projet ORWAS est un exemple d’une façon différente pour le gouvernement de mener des recherches. En lançant ce processus coopératif, Justice Canada a montré que le gouvernement veut écouter ceux et celles qui sont touchés par un problème particulier. L’établissement dans les collectivités d’un lien direct avec le processus d’élaboration des politiques fédérales traduit la volonté du gouvernement fédéral de travailler avec les collectivités pour trouver des solutions efficaces à l’échelon local. Justice Canada a trouvé un moyen de mener des recherches qui sera utile pour l’ensemble de la province de l’Ontario en travaillant en collaboration avec six collectivités. La démarche a révélé des différences et des similitudes entre collectivités, tout en donnant aux membres de cellesci le pouvoir de se prendre en charge et en indiquant l’orientation que devaient prendre les interventions.

2.5 Mesures destinées à promouvoir l’action communautaire

Quelles mesures propices à une transformation communautaire peuvent découler du projet ORWAS? Horvath (1999) propose un cadre pour comprendre comment l’action communautaire peut résulter d’un projet de recherche communautaire et présente une recherche et une théorie sur l’organisation de l’action sociale. D’après son cadre, la prise en charge peut se produire à trois niveaux l’individu, le groupe et la collectivité. En général, la prise en charge doit se faire aux trois niveaux pour produire une action sociale efficace.

La prise en charge individuelle est liée au « potentiel de pouvoir social » (Horvath, 1999, p. 226). Les personnes qui se prennent en charge estiment avoir l’information, les capacités et les compétences voulues pour participer à une action sociale. Toutefois, celleci ne se produit que si les conditions y sont propices aux niveaux du groupe et de la collectivité.

L’étude ORWAS a réussi à créer et à appuyer le potentiel de pouvoir social parmi les chercheuses communautaires. Ces dernières ont dit se sentir mieux informées, plus compétentes et plus sûres de leur capacité de s’occuper des problèmes de la violence faite aux femmes. On peut donc dire que la prise en charge de soi par les chercheuses communautaires au niveau individuel était le résultat du projet ORWAS.

Selon le modèle Horvath, pour que la prise en charge au niveau individuel aboutisse à une action sociale, il doit aussi y avoir prise en charge au niveau du groupe. L’appui du groupe et de la collectivité peut transformer le « potentiel de pouvoir social » d’un individu en action sociale véritable. La prise en charge au niveau du groupe est liée à « l’acquisition du pouvoir social » (Horvath, 1999, p. 226) par la voie de la coordination, du leadership et de la planification.

Dans certaines des six collectivités, cette action collective a déjà commencé à se manifester. Les changements se produisent aux endroits où la chercheuse communautaire est liée à une organisation communautaire dont la mission, la situation et les ressources favorisent le changement. L’étude ORWAS a constitué le tremplin requis pour contribuer au processus de planification au niveau du groupe et à une alliance au niveau de la collectivité. Le défi de l’action communautaire est plus grand dans le cas des chercheuses qui ne sont pas liées à une organisation de ce genre étant donné qu’il n’existe pas de mécanisme pour acquérir le pouvoir social au moyen d’efforts collectifs ou de coalitions communautaires. Dans ces collectivités, il s’agira maintenant de déployer des efforts au niveau du groupe.

Les survivantes, dans une collectivité, peuvent former un groupe énergique et engagé. Celles que nous avons interviewées pour cette étude de suivi avaient des idées au sujet des changements à opérer et des mesures qui les aideraient et qui aideraient d’autres femmes comme elles. Mais au niveau individuel, les survivantes ne sont guère liées à des groupes locaux ayant des intérêts analogues. Pour les faire passer de la prise en charge individuelle à l’action collective et communautaire, il faut créer davantage d’occasions pour ces femmes d’avoir des rapports entre elles ainsi qu’avec des groupes communautaires en place.

En ce qui concerne la prise en charge à l’échelle de la collectivité, elle est liée à « l’exercice du pouvoir social » (Horvath, 1999, p. 226) par la création d’alliances et l’établissement de liens entre groupes. La prise en charge communautaire est basée sur l’accès aux ressources et à l’information et elle exige une collaboration entre groupes basée sur des buts communs.

La responsabilisation de la collectivité ne se fait ni rapidement ni facilement. Le changement social exige une vision à long terme et des efforts constants. Le développement des compétences individuelles dans les collectivités constitue une première étape importante en vue d’atteindre le but du changement social communautaire. Il est toutefois important de comprendre que cela ne cesse pas à cette étape. Le changement ne peut se produire sans la présence de mécanismes  de soutien de toutes sortes. Les chercheurs communautaires peuvent offrir une passerelle importante menant au changement communautaire au moyen de leur recherche, mais ils ne doivent pas se sentir seuls responsables de la poursuite du processus.

Comme le révèle le modèle de Horvath, un projet de recherche communautaire doit être lié à des organisations locales et groupes communautaires pour favoriser la poursuite d’une démarche de changement. Les chercheurs ne doivent pas s’imaginer pouvoir déterminer la nature particulière des changements; ce sont les membres de la collectivité qui sont en mesure de déterminer les besoins locaux. Une aide, sous forme d’information et de ressources humaines et financières, peut favoriser la collaboration entre les groupes communautaires pour parvenir à l’exercice du pouvoir social en vue de prévenir la violence envers les femmes.

La recherche qui ne mise pas sur la collaboration ne peut sans doute pas contribuer aux étapes les plus élémentaires de la prise en charge en vue d’une action sociale. Par contre, la méthode de la recherche comme moyen de prise en charge peut jeter les bases d’une prise en charge aux niveaux individuel, du groupe et de la collectivité. À condition que les mécanismes d’appui voulus existent, la recherche communautaire peut entraîner des changements dans la collectivité.