Expériences, attentes et perceptions des victimes à l'égard de la justice réparatrice : Analyse documentaire critique
4. Groupes particuliers de victimes
Bon nombre des pratiques de justice réparatrice, et plus particulièrement les programmes de médiation entre la victime et le délinquant, s’intéressent essentiellement aux infractions contre les biens commises sans violence et aux voies de fait mineures (Umbreit et coll., 1999; Umbreit et Bradshaw, 1997). Il existe très peu de programmes de justice réparatrice qui s’intéressent aux crimes graves (Beckers, 2000; Bonta et coll., 1998; Umbreit et Bradshaw, 1997). Les études menées sur la victimisation révèlent que 74 p. 100 des actes criminels avec violence mettaient en cause une victime et un agresseur qui se connaissaient (Besserer et Trainor, 2000). D’une part, le fait que les parties entretenaient une relation entre elles facilite le règlement du dossier. D’autre part, la gravité des infractions et le déséquilibre du pouvoir souvent inhérent aux infractions avec violence font en sorte que ce type d’infractions se prête moins bien au recours à la justice réparatrice. Dans la présente section, nous jetterons un regard sur les travaux traitant des attentes et des expériences des victimes d’un crime avec violence, de violence familiale et d’agression sexuelle ayant participé à des programmes de justice réparatrice.
4.1 Crimes avec violence
4.1.1 Médiation entre la victime et le délinquant
Anchorage, Alaska
Une recherche effectuée par Flaten (1996) a passé en revue sept cas de médiation entre la victime et le délinquant mettant en cause des crimes graves (homicide involontaire coupable, tentative de meurtre, introduction par effraction avec tentative de meurtre et cambriolage) commis par des jeunes délinquants reconnus coupables et placés en détention dans un établissement correctionnel. Le processus de médiation visait essentiellement à rapprocher les deux parties et à amener le délinquant à dédommager sa victime.
L’auteur a cherché à savoir si les participants considéraient que la médiation à laquelle ils avaient participé avait donné de bons résultats et à connaître les facteurs qu’ils associaient au succès ou à l’échec de la médiation. Ils ont effectué des entrevues en profondeur auprès de sept victimes ayant participé à un programme de médiation une ou deux années auparavant. L’étude ne fournit aucune information sur les quatre victimes qui avaient participé au programme, mais qui n’ont pas été interviewées. En raison du nombre limité de victimes interviewées, il est impossible de généraliser les conclusions de l’étude à l’ensemble de la population. Toutefois, les données qualitatives présentées nous renseignent sur les expériences des victimes ayant participé à des programmes de justice réparatrice.
Expériences
Flaten (1996) rapporte que toutes les victimes interviewées considéraient que le processus de médiation les avait aidées à tourner la page. Les victimes ont dit mieux comprendre les circonstances ayant entouré l’incident et être davantage en mesure de voir l’événement comme appartenant à leur passé. Les victimes ont également exprimé l’importance qu’elles accordaient à la possibilité de dire au délinquant combien elles souhaitaient qu’il améliore sa vie. Par ailleurs, quatre victimes ont affirmé qu’il leur avait été bénéfique de rencontrer le délinquant en personne et de recevoir les excuses que celui-ci leur avait présentées.
Toujours selon les victimes interviewées, la préparation à la médiation et le délai écoulé entre la médiation et le moment où l’infraction a été commise ont contribué au succès de la médiation. Les victimes sont d’ailleurs d’avis qu’il faut attendre au moins un an avant d’engager la médiation, ce délai étant nécessaire pour permettre à la victime de surmonter ses souffrances et sa colère à l’endroit du délinquant. Flaten a également affirmé que la plupart des victimes avaient suivi des séances de counselling ou avaient été accompagnées par un groupe d’aide aux victimes avant la médiation.
Selon la plupart des victimes, le processus de médiation se prête très bien aux infractions graves. Elles estiment également que la médiation devrait être offerte aux autres victimes. Pour ces victimes, la participation volontaire constituait un élément important à considérer.
Contrairement à la plupart des victimes pour qui l’expérience de la médiation s’est avérée un succès, une victime s’est dite insatisfaite des résultats obtenus étant donné que le délinquant n’avait pas respecté l’entente de dédommagement. La victime estimait également que le délinquant devait être tenu responsable de son geste. La victime ignorait que le délinquant était encore en détention et qu’aucune mesure ne pouvait être prise pour l’obliger à respecter l’entente. Il importe de préciser que la victime (un homme) s’attendait à rencontrer un jeune délinquant choisi au hasard qui avait commis un cambriolage, mais c’est en fait l’auteur de l’acte criminel dont il avait fait l’objet qu’il avait rencontré. Cet exemple illustre une fois de plus l’importance de bien préparer les victimes avant la médiation.
Langley, Colombie-Britannique
Le projet de médiation entre la victime et le délinquant (PMVD) administré par la Fraser Region Community Justice Initiatives Association s’intéresse exclusivement aux crimes graves, tels que les agressions sexuelles graves, les viols en série, les homicides et les vols à main armée. L’objet principal du programme est de favoriser la guérison de la victime et du délinquant par le dialogue (direct ou indirect) entre ces deux personnes. Différents types d’interventions sont offerts, dont le soutien, le counselling, l’information, la communication indirecte par vidéocassettes et par lettres, et des rencontres. Les rencontres en personne n’ont pas toujours lieu. Il appartient aux participants de déterminer le rythme et l’ampleur du processus. Tant la victime que le délinquant peut demander le processus de médiation. Toutefois, dans la plupart des cas, c’est une personne ou un organisme agissant à titre d’intermédiaire qui dirige la victime ou le délinquant vers le programme.
Roberts (1995) présente des données qualitatives sur les expériences des victimes ayant participé au programme, données recueillies dans le cadre d’une évaluation approfondie du programme. Au total, 24 entrevues téléphoniques et en personne ont été menées auprès de victimes ayant participé au programme (soit 11 victimes d’agression sexuelle, 5 parents de victimes de meurtre, 6 victimes de vol à main armée et 2 autres victimes).
Attentes
Les victimes ont accepté de participer au programme pour diverses raisons. Certaines ont dit qu’elles l’ont fait par simple curiosité et d’autres dans le but d’aider le délinquant. Les raisons les plus souvent invoquées étaient le besoin de mieux comprendre les circonstances qui ont entouré l’infraction dont elles ont fait l’objet et le désir de sensibiliser le délinquant aux conséquences de son geste. D’autres avaient l’impression que leur participation au programme les aiderait à tourner la page. Certaines victimes estimaient que des interventions telles que des services d’aide ou de counselling ne pouvaient leur permettre de tourner la page définitivement. Ces autres formes d’intervention ne pouvaient en effet combler leur besoin de savoir certaines choses à propos de leur agresseur, de connaître les circonstances qui l’ont mené à l’agression et de faire prendre conscience au délinquant des conséquences de son acte criminel. La deuxième réponse la plus souvent donnée par les victimes était que le personnel du PMVD leur avait inspiré confiance.
Dix-sept victimes ont toutefois affirmé avoir éprouvé certaines craintes avant de participer au processus de médiation. Ces craintes étaient les suivantes :
- crainte que les intervenants du projet prennent la part du délinquant;
- crainte de rouvrir de vieilles blessures;
- crainte de ne pas avoir un comportement approprié au cours de la rencontre;
- crainte d’être encore trop bouleversées pour engager ou terminer le processus;
- peur de l’inconnu.
Tel qu’on l’a mentionné précédemment, il appartenait aux participants de décider du rythme et de l’ampleur du programme. Les victimes qui ne cherchaient qu’à obtenir de l’information sur le délinquant ont préféré participer au programme au moyen d’échanges par vidéocassettes ou par lettres. Les vidéocassettes étaient utilisées par la victime pour poser des questions et par le délinquant pour répondre à ces questions. Les victimes se sont également servies de vidéocassettes pour évaluer la sincérité du délinquant et ses réactions. Quant aux victimes qui cherchaient plus particulièrement à faire prendre conscience au délinquant des conséquences de son acte criminel ou qui connaissaient le délinquant au moment de l’agression, elles étaient généralement plus portées à accepter une rencontre face à face. Les victimes qui ont accepté de rencontrer le délinquant :
- croyaient les explications données par le délinquant;
- estimaient que le délinquant ne serait pas en position d’autorité au cours de la rencontre;
- se sentaient assez fortes et en sécurité pour affronter le délinquant.
Expériences
Les victimes ont apprécié leur rencontre avec le délinquant. Elles ont eu l’impression que le fait de rencontrer personnellement le délinquant et de le voir en tant qu’être humain leur a donné un sentiment de contrôle et leur a aidé à reprendre leur vie en main. Elles ont apprécié d’entendre le délinquant leur expliquer comment et pourquoi l’infraction s’est produite.
Les victimes ont également beaucoup apprécié la souplesse du programme. En effet, les victimes ont pu établir le rythme et l’ampleur du processus, ce qui leur a donné l’impression d’être en contrôle de la situation. De plus, elles ont eu l’impression que les membres du personnel étaient attentifs à leurs préoccupations. Deux victimes ont également fait état de l’importance de pouvoir choisir le sexe du médiateur et de la personne qui leur apportera du soutien au cours du processus.
Selon les victimes ayant participé à une rencontre en personne avec le délinquant, les facteurs suivants se sont révélés à la fois importants et utiles :
- la reconnaissance par le délinquant de la responsabilité de ses actes et la présentation d’excuses par le délinquant;
- la possibilité d’exprimer sa colère à l’égard du crime et de ses conséquences;
- la possibilité d’obtenir des réponses;
- la possibilité de voir de leurs propres yeux que le délinquant était troublé ou sincère.
Les victimes se sont également dites satisfaites du suivi donné à leur dossier à court et à long terme. Un intervenant du programme communiquait avec les victimes quelques jours après la rencontre. La fréquence et la durée de ces suivis ont varié selon les besoins de chaque victime.
Toutes les victimes sauf une ont affirmé qu’elles avaient réussi à tourner la page et à surmonter ce qui s’était passé. D’une façon plus précise, les victimes ont eu l’impression d’avoir enfin été écoutées et que le délinquant n’exerçait pas cette fois-ci un contrôle sur elles. Les victimes étaient arrivées à voir le délinquant comme une personne et non plus comme un monstre. Elles ont aussi mentionné pouvoir désormais faire davantage confiance aux autres, avoir moins peur, ressentir moins de colère et avoir retrouvé une paix intérieure.
En règle générale, les victimes ont estimé que le processus leur a permis de reprendre le contrôle de leur vie. Même si certaines victimes doutaient de la capacité du délinquant de finir par bien se comporter dans la société, elles ont clairement exprimé leur appui à l’endroit du programme, l’ayant trouvé bénéfique pour elles-mêmes et valable dans l’ensemble. Elles estimaient que le programme était administré avec beaucoup de professionnalisme et le recommanderaient à d’autres victimes. Ces impressions étaient même partagées par deux victimes qui sont ressorties de la rencontre avec l’impression que le délinquant n’était pas totalement honnête dans sa démarche et qu’il niait certains faits liés à son crime.
4.1.2 Programmes de réconciliation entre la victime et le délinquant
New York, Wisconsin et Minnesota
Umbreit (1989, 1990) a présenté sept études de cas mettant en cause des délinquants violents et leurs victimes. Umbreit cherchait ainsi à démontrer que les programmes de réconciliation entre la victime et le délinquant pouvaient être utilisés même dans les cas de crimes avec violence. Les cas décrits s’appliquaient à six types de crimes avec violence – vol à main armée, agression sexuelle, voies de fait, homicide attribuable à la négligence, tirs fous, cambriolage – impliquant au total huit victimes. Les séances de médiation se sont déroulées après le prononcé de la sentence et plus particulièrement au cours de la période de détention du délinquant.
L’auteur a interviewé les victimes qui ont participé au programme. Umbreit est également intervenu comme co-médiateur dans les séances de médiation pour le cas du tireur fou. Malheureusement, l’auteur n’a pas fourni d’informations précises quant au moment où se sont déroulées les entrevues.
Même s’il est difficile de tirer des conclusions des études de cas présentées en raison de la taille très modeste de l’échantillonnage et de l’absence d’information sur la méthodologie suivie, les données qualitatives recueillies présentent néanmoins un intérêt non négligeable.
Attentes
Une des victimes invitées à participer à une rencontre de médiation avec le délinquant n’a pas hésité à accepter l’invitation tandis que trois autres ont pris le temps de bien réfléchir avant d’accepter l’invitation. Pour ces trois victimes, plusieurs contacts ont dû être faits.
Les raisons qui ont amené les victimes à participer au programme étaient les suivantes :
- pour pouvoir poser des questions au délinquant;
- pour arriver à comprendre les circonstances qui ont mené à l’incident;
- pour mettre un visage sur leur agresseur.
Expériences
Après la médiation, la plupart des victimes avaient l’impression d’avoir obtenu des réponses à leurs questions et de mieux comprendre la personne qui avait commis l’infraction. Ces victimes ont également indiqué qu’elles s’étaient alors senties capables de pardonner au délinquant. Même si la plupart des victimes estimaient avoir pu ainsi retrouver un certain équilibre émotif, deux ont continué d’éprouver de la colère quoique dans une moins grande mesure qu’avant la médiation (Umbreit 1989, 1990). Étant donné que les victimes n’ont pas été interviewées avant la médiation, il n’est donc pas possible d’attribuer formellement toute différence au processus de médiation.
4.1.3 Dialogue entre la victime et le délinquant
États-Unis
Umbreit a décrit un modèle utilisé dans les cas de crime avec violence et appelé « dialogue entre la victime et le délinquant ». Ce modèle est différent du processus de médiation entre la victime et le délinquant habituellement utilisé pour les infractions contre les biens et les crimes mineurs. Selon Umbreit et ses collaborateurs, cette nouvelle approche se distingue à différents égards :
[TRADUCTION] Intensité des émotions; nécessité absolue d’adopter une attitude exempte de jugement; plus long délai de préparation des cas pour le médiateur (de 6 à 18 mois); réunions préparatoires avec la victime et avec le délinquant; multiples discussions téléphoniques; négociation avec les responsables des services correctionnels afin d’organiser l’accès au détenu et la rencontre à l’intérieur de l’enceinte de l’établissement; aide aux participants lorsqu’ils sont appelés à exprimer des sentiments de forte intensité; détermination des limites du processus (médiation/dialogue versus thérapie) (1999, p. 323).
Le processus du dialogue entre la victime et le délinquant exige la participation d’un médiateur bien formé à cette tâche, un plus long temps de préparation des parties – une phase extrêmement importante du processus précédant la médiation comme telle – ainsi que des suivis obligatoires après la médiation. Cette nouvelle approche de médiation est dite « humaniste » en ce sens qu’elle cherche avant tout à permettre un dialogue entre les deux parties.
Afin de mieux expliquer le modèle et sa portée pour la pratique future, Umbreit a présenté deux études de cas, chacune touchant des parents d’enfants victimes d’un meurtre. Dans un des cas, la mère dont le fils a été volé puis tué a rencontré le meurtrier de son fils. Dans l’autre cas, ce sont la mère et le père d’une fillette qui a été enlevée, violée et tuée qui ont rencontré le délinquant. Étant donné que son article ne visait pas cet objectif précis, Umbreit n’a fourni aucun détail sur la façon dont les données ont été recueillies pour ces cas. Les exemples utilisés par Umbreit fournissent cependant de l’information sur les attentes et les expériences des victimes face à la procédure de médiation.
Attentes
Umbreit a mentionné que, dans les deux cas, les parents souhaitaient rencontrer l’agresseur de leur enfant afin d’obtenir des réponses à leurs questions. L’une des mères a également affirmé qu’elle avait ressenti le besoin de rencontrer le meurtrier de son fils afin qu’il puisse constater toute la souffrance qu’il lui a causée.
Expériences
Dans les deux cas, les victimes (à savoir les parents) avaient l’impression que certaines de leurs questions étaient restées sans réponse et elles n’étaient pas non plus satisfaites de certaines réponses obtenues. Une des victimes a affirmé que même si elle ne pouvait pardonner au meurtrier de son enfant, elle souhaitait quand même que ce dernier s’en sorte dans la vie, précisant qu’elle ne l’imaginait plus comme un monstre. Dans le deuxième cas, les victimes ont dit douter de la véracité de la version donnée par le délinquant, mais elles ont quand même été touchées par le remords qu’il a exprimé. Elles ont également exprimé le désir d’aider le délinquant et mentionné qu’elles étaient finalement devenues capables de passer à autre chose.
4.1.4 Résumé
Même si très peu d’études semblent s’être intéressées aux attentes et aux expériences des victimes d’un crime avec violence dans le cadre des programmes de justice réparatrice et même si les études ayant fait l’objet de notre examen portaient sur un nombre peu élevé de victimes, les résultats révèlent que les victimes d’un crime avec violence manifestent de l’intérêt à l’égard de la justice réparatrice.
Parmi les raisons qui ont amené les victimes d’un crime avec violence à participer à un programme de justice réparatrice, citons les suivantes :
- la curiosité;
- le désir d’aider le délinquant;
- le désir d’obtenir des réponses à leurs questions;
- le désir de faire prendre conscience au délinquant des conséquences de son acte criminel;
- le désir de tourner définitivement la page.
En ce qui concerne la participation des victimes aux programmes de justice réparatrice, aucune donnée n’est présentée sur les victimes ayant refusé de prendre part à ces programmes ni sur les motifs de leur refus. Une question se pose donc concernant le libre-choix des victimes de participer au programme. Dans son étude (1989, 1990), Umbreit précise que, à certaines occasions, plusieurs contacts ont dû être faits auprès des victimes avant qu’elles n’acceptent de participer au programme. Il ressort clairement que la participation doit être tout à fait volontaire.
Il importe que les procédures tiennent compte des besoins des victimes. Au nombre des facteurs importants, citons la préparation adéquate des victimes préalablement à la rencontre avec le délinquant et la prestation de services de counselling après la rencontre. Le projet de médiation de Langley, en Colombie-Britannique, qui assure un suivi à court et à long terme, constitue un exemple éloquent de ce fait. Selon les besoins de la victime, différents types d’intervention lui sont offerts dans le cadre de ce programme, y compris la médiation indirecte.
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