Recueil des recherches sur les victimes d'actes criminels, numéro 2, 2009

Commémoration des victimes d’actes terroristes : un survol des écrits[1]

Par Rina Egbo, adjointe à la recherche, Division de la recherche et de la statistique

Introduction

Dans le paysage mondial actuel, les besoins des victimes d’actes terroristes reçoivent plus que jamais une attention accrue. On s’est attardé précisément sur leurs besoins en matière de justice de même que sur leurs besoins psychologiques, émotionnels, économiques et en matière de santé. Parmi ces besoins figure celui de ne pas oublier les victimes des actes terroristes et d’en honorer la mémoire. Le présent projet de recherche avait pour but de mieux comprendre les divers enjeux associés à la commémoration des victimes du terrorisme. Cet article se fonde sur un examen des ouvrages de recherche canadiens et internationaux sur ce sujet et présente les diverses manières dont les victimes d’actes terroristes peuvent être commémorées ainsi que certaines conséquences ou considérations de nature stratégique qui sont liées à la commémoration des victimes d’actes terroristes.

Plusieurs questions fondamentales ont orienté la recension des écrits, y compris les suivantes :

Cet article porte essentiellement sur les définitions et le contexte du terrorisme, sur le sens des monuments commémoratifs, sur les différents genres de monuments commémoratifs et sur les questions qui ont été soulevées.

Note méthodologique

Le présent article est le fruit d’une recension des ouvrages effectuée durant l’été 2008 suivant les pratiques normalisées pour ce genre de projet. Les articles de recherche sont tirés principalement de revues spécialisées publiées au cours des vingt dernières années et consultées par l’entremise de bases de données universitaires en ligne et de recherches effectuées sur Internet. Étant donné le nombre limité d’études canadiennes ayant documenté la commémoration des victimes d’actes terroristes, des sources médiatiques ont aussi été utilisées pour obtenir de l’information. En tout, plus de cinquante sources universitaires ont été mises à profit pour le présent projet. Une proportion significative de ces écrits proviennent de revues de sciences sociales, dont la majorité se fondaient sur des études culturelles et des recherches en anthropologie. D’autres revues s’intéressaient à la recherche en sciences sociales sur des questions se rapportant aux victimes ou comprenaient des articles sur le terrorisme rédigés par des chercheurs en droit.

Définitions et contexte canadien

Pour cerner les façons de commémorer les victimes canadiennes d’actes terroristes, il importe tout d’abord de définir le terrorisme au Canada et d’en décrire le contexte. Or, en général, les écrits montrent qu’il n’existe pas de « bonne » définition du terrorisme et que les chercheurs s’entendent généralement plutôt pour dire que le terme est, au fond, indéfinissable et, quand il est définissable, il est aussi très malléable (Staiger et coll., 2008; Fletcher, 2006; Weinberg et coll., 2004). Bien qu’il soit difficile de formuler une définition sociologique du terrorisme, on retrouve une certaine cohérence dans le domaine juridique quant à la manière dont le législateur a défini le terrorisme dans les pays démocratiques occidentaux. Le Canada, le Royaume-Uni, les États-Unis et l’Union européenne intègrent tous, en effet, des notions de crainte, de violence et d’intimidation à leurs définitions légales. En outre, chaque pays précise que la politique, la religion et le besoin d’influencer les gouvernements figurent parmi les principales caractéristiques des actes terroristes.

Comme pour la définition du terrorisme, bien des efforts ont été consacrés à expliquer les différents genres et les différentes catégories d’actes terroristes. En général, la recherche indique que le terrorisme, tant international que national, a des formes de base (Staiger et coll., 2008; Gough, 2007). Cependant, chaque forme de base comprend des sous-genres qui contribuent dans une large mesure à en former la base. Selon Grob-Fitzgerald (2005), le terrorisme peut donc se répartir en quatre grandes catégories :

  1. le terrorisme national – des activités terroristes qui touchent les frontières nationales;
  2. le terrorisme révolutionnaire – des activités qui ciblent la nature philosophique et politique du gouvernement;
  3. le terrorisme réactionnaire – des activités dont le but est d’empêcher des changements à la société et au gouvernement;
  4. le terrorisme religieux – lorsque la violence est utilisée pour faire avancer des objectifs religieux.

Staiger et ses collaborateurs (2008) ajoutent à la liste de formes principales du terrorisme le terrorisme justicier et le terrorisme lié à une cause particulière.

Compte tenu de l’environnement social, politique et culturel dans lequel s’inscrit souvent le terrorisme, des efforts ont également été faits pour replacer dans son contexte l’expérience des actes de terrorisme dans différents pays. Au Canada, ces travaux ont été rares; cependant, deux études notables dans ce domaine ont été réalisées par Ross et Gurr (1989) et par Leman-Langlois et Brodeur (2005). Dans leur analyse comparative du terrorisme politique au Canada et aux États-Unis, effectuée en 1989, Ross et Gurr ont établi qu’il s’était produit au Canada entre 1960 et 1985 environ 500 événements terroristes motivés par des raisons politiques (85 % étaient d’origine canadienne). Les auteurs ont essayé ensuite d’expliquer la baisse du terrorisme au Canada, et ils citent la prévention, la dissuasion, les représailles et l’épuisement comme les raisons de cette baisse. La deuxième étude présente une analyse contemporaine du terrorisme au Canada. Utilisant plus de 400 situations terroristes qu’a connues le Canada entre 1973 et 2003, les auteurs ont créé différentes catégories de terrorisme (Leman-Langlois et Brodeur, 2005). Ces catégories incluent les actes de vandalisme commis par des groupes particuliers de revendication de droits, les incendies criminels comme ceux qui ont été perpétrés par les Doukhobor (« Fils de la liberté ») et les actes d’intimidation comme l’attentat à la bombe dans un centre d’immigration canadienne en 1986.

D’après les catégories établies par les auteurs, le terrorisme au Canada se fonde sur quatre justifications :

  1. le terrorisme à demande – qui cible un problème perçu par le terroriste;
  2. le terrorisme visant la justice privée – le terroriste veut se venger;
  3. le terrorisme révolutionnaire – qui cherche à provoquer des changements au niveau de l’État;
  4. le terrorisme de restauration –  qui a comme but de rétablir une situation historique.

Pour ce qui est du terrorisme actuel au Canada, les auteurs sont d’avis que le contexte canadien est, maintenant plus que jamais, marqué par le terrorisme transnational, l’identité ambiguë des auteurs d’actes terroristes et le lien entre les activités terroristes motivées par une idéologie religieuse et celles motivées par une idéologie politique. Il ne faut pas oublier, cependant, que cette classification n’est pas exhaustive, même si elle tente d’expliquer le vécu canadien en matière de terrorisme. Comme le soulignent Staiger et ses collaborateurs (2008), la multiplicité des formes de terrorisme fait en sorte qu’il est difficile de prétendre pouvoir cerner tous les types de terrorisme dans un contexte donné. Néanmoins, il y a certains événements violents qui ont été reconnus en tant qu’actes terroristes canadiens parce qu’ils se sont produits au Canada ou parce que des citoyens canadiens en ont été victimes.

Un événement qui a reçu l’attention des médias, du gouvernement fédéral et de la population canadienne en général est la destruction du vol 182 d’Air India par une bombe en 1985. Décrit comme un des plus graves cas de terrorisme canadien, cet attentat à la bombe a causé la mort de 389 personnes, dont 280 étaient des citoyens canadiens. D’autres exemples de terrorisme faisant des victimes canadiennes sont les attentats à la bombe perpétrés contre des clubs de nuit à Bali, les attaques du 11 septembre contre le World Trade Centre et les actes criminels commis par le Front de libération du Québec. Ce sont ces événements et d’autres qui ont mené à la mobilisation générale en faveur de la commémoration des victimes d’actes terroristes.

Selon Hill (2004, p. 83), la victimisation découlant du terrorisme peut être vécue à un niveau direct, secondaire ou communautaire, la nature et l’ampleur de la victimisation variant d’un niveau à l’autre. Même si un acte terroriste peut avoir bien des conséquences sur les victimes, le « traumatisme » en est une des plus critiques (Miller, 2003; Updegraff et coll., 2008). Parmi la vaste gamme de problèmes découlant du traumatisme, on voit plus particulièrement chez les victimes d’actes terroristes le trouble de stress post-traumatique, le chagrin et la culpabilité du survivant (Hill, 2004). En plus des problèmes liés au traumatisme, Shichor (2007) isole la réponse publique aux victimes d’actes terroristes comme un champ important d’étude victimologique. Selon lui, les victimes d’actes terroristes sont plus susceptibles que les autres victimes de recevoir la sympathie de la population. En outre, Shichor (2007, p. 277) précise que les victimes d’actes terroristes ont aussi moins de risques de subir l’opprobre et d’être jugées « faibles » à cause de leur victimisation et ne subissent donc pas les effets psychologiques négatifs associés à cette étiquette. Dans l’ensemble, il faut tenir compte d’une multitude d’enjeux lorsqu’on tente de répondre aux besoins des victimes d’actes terroristes. La commémoration peut être une façon de s’attaquer aux problèmes liés à leur victimisation. Cependant, cette démarche pourrait tirer profit d’une analyse des moyens par lesquels la commémoration peut servir à faciliter le processus de guérison mais aussi des risques qu’elle exacerbe le traumatisme et qu’elle mène à une nouvelle victimisation.

Comprendre le sens des monuments commémoratifs

De nos jours, les monuments commémoratifs occupent une place permanente dans le paysage de bien des pays. Par définition, les monuments commémoratifs ont été décrit comme des endroits empreints de signification qui sont réservés à la commémoration (Doka, 2003, p. 186). En définissant l’expression « monument commémoratif » (« memorial » en anglais), les chercheurs ont souligné qu’il faut prendre soin d’éviter de l’utiliser incorrectement à la place de « monument » tout court (« monument » en anglais) (Gough, 2002). D’après Gough (2002), ce qui différencie les deux expressions, c’est que le monument commémoratif suppose l’intention de préserver et de ne pas oublier, alors que le monument exprime habituellement des sentiments de célébration. Le processus de commémoration est marquée par des activités et des actions qui visent à pleurer la disparition et à garder vivant le souvenir de personnes, d’endroits et de choses qui revêtent une importance pour la société. Comme le font valoir Foot et ses collaborateurs (2006, p. 72), ces pratiques offrent la possibilité de célébrer la vie des disparus, de pleurer leur disparition et de graver leur souvenir dans la conscience publique.

Il y a peu de doutes que la commémoration des victimes d’actes terroristes, une activité relativement récente, est un processus complexe. Le peu de recherches réalisées dans ce domaine le décrivent comme un processus très litigieux. Tout d’abord, la recherche souligne que la présence d’un grand nombre d’intervenants contribue à rendre le processus de commémoration complexe (Britton, 2007; Couch et coll., 2008). Certaines de ces personnes qui interviennent d’une façon ou d’une autre dans ce processus sont des victimes, des membres de famille de victimes, des organismes d’aide aux victimes, le grand public, des organisations religieuses, des groupes ou associations communautaires. De plus, les représentants municipaux, les politiciens et les diverses entités gouvernementales aux niveaux nationaux, régionaux et municipaux jouent un rôle critique dans le processus de commémoration. Malgré la présence de ces nombreux intervenants, presque tous les écrits soulignent sur le rôle crucial que peuvent et devraient jouer les victimes et leurs familles dans la création d’un monument commémoratif soulignant les vies qui ont été perdues aux mains des terroristes (Britton, 2007; Berman et Brown, 2002; Hoffman et Kasupski, 2007).

La recherche montre, cependant, que les victimes et leurs familles sont fréquemment tiraillées entre les groupes impliqués dans le processus commémoratif (Britton, 2007). Dans son analyse des activités commémoratives aux États-Unis, Britton (2007) souligne les rôles divers que peuvent jouer les intervenants dans ce processus. D’après Britton (2007), les intervenants exercent un degré variable d’influence et de contrôle sur le processus de commémoration. Il y a, entre autres, les « gardiens », c'est-à-dire les mandataires publics et les représentants gouvernementaux qui ont pour tâche de réglementer la production et la réception des monuments commémoratifs (Britton, 2007). Une déconstruction de la place qu’on accorde aux narratifs dans le processus de commémoration pourrait nous permettre de comprendre comment et pourquoi le contrôle est exercé; elle pourrait aussi expliquer le rôle, ou l’absence de rôle, que jouent les victimes et leurs familles dans le processus de commémoration.

Citant Schwartz (1998) et Langer (1998), Damphouse et ses collaborateurs (2003) assimilent les narratifs à des histoires destinées à influer (in)directement sur le soutien collectif nécessaire pour ériger un monument destiné à commémorer des événements tragiques. Plus précisément, les auteurs appuient la thèse selon laquelle les narratifs transmettent normalement des messages d’importance majeure ou mineure sur les événements en question : les narratifs d’importance majeure tournent autour de thèmes progressistes et axés sur la rédemption, tandis que les narratifs d’importance mineure représentent principalement des thèmes dogmatiques, toxiques (fondés sur la douleur associée à la commémoration) et patriotiques (Damphouse et coll., 2003). D’autres recherches se sont penchées sur la place de la politique dans la production et la présentation des narratifs. En outre, certains chercheurs affirment que les monuments commémoratifs liés au terrorisme et à d’autres activités hostiles reflètent souvent des narratifs sur la guerre et la sécurité qui sont fondés sur la nation et l’État (Shay, 2005; Doss, 2008).

La production des narratifs de commémoration met aussi en lumière les multiples définitions du terrorisme qui existent. Par exemple, les recherches montrent que les définitions de « victime » et de « condition de victime » deviennent parfois des questions cruciales en ce qui concerne la commémoration. Dans leur recherche sur la commémoration des Troubles en Irlande du Nord[2], Graham et Whelan (2007) soutiennent que les définitions contestées de la condition de victime peuvent souvent faire surface lorsque les gens cherchent à différencier les genres de victimes (c.-à-d. les victimes de la violence de l’État et celles des actions terroristes). Les auteurs précisent qu’en conséquence, il se crée dans le processus de commémoration une hiérarchie au niveau des victimes, ce qui perpétue alors la fragmentation du consensus au sujet de l’établissement de monuments commémoratifs, particulièrement quand divers groupes sont concernés (2007, p. 483). Hite (2007) présente des arguments semblables au sujet de la commémoration des victimes d’actes terroristes au Pérou. La controverse avait surgi quand certains ont réclamé la création d’un monument commémoratif national qui reconnaîtrait également les auteurs supposés et présumés d’actes terroristes au pays. Selon l’avis de ceux qui s’opposaient à une telle mesure, ce type de reconnaissance sur les lieux du monument commémoratif amoindrissait l’expérience des victimes et de leurs êtres chers, et il n’aurait même pas dû être proposé. Dans l’ensemble, les études précitées illustrent l’importance de déconstruire la façon dont les narratifs sont intégrés au processus de commémoration, et elles soulignent la nécessité de régler ces problèmes durant la phase de planification de futurs monuments commémoratifs.

Genres de monuments commémoratifs et questions soulevées

Les travaux de recherche indiquent que les monuments concrets figurent parmi les façons qui ont été le plus couramment utilisées pour commémorer les victimes d’actes terroristes ou d’événements semblables (Shipley 1987; Gough, 2007). Ils indiquent également qu’une foule de questions doivent être réglées lorsqu’on contemple ériger un monument concret pour commémorer des victimes. Parmi ces questions, il y a la question du rôle que joue l’emplacement géographique dans le processus de commémoration. Par exemple, Rankin (2003) souligne que les lieux sont grandement influencés par des processus sociaux. Selon ces processus, les emplacements et les lieux sont susceptibles de prendre la signification qu’on leur impose et peuvent générer, à leur tour, une signification sociale. Le choix d’un lieu précis pour un monument commémoratif exige donc une analyse approfondie. Étant donné leur nature publique, les monuments commémoratifs constituent des lieux privilégiés où des narratifs ou des messages particuliers peuvent être exprimés (Gough, 2007; Nevins, 2005). Les questions techniques et logistiques peuvent aussi engendrer des difficultés; la conception, l’emplacement, les coûts et l’entretien des monuments commémoratifs sont aussi d’importance vitale dans la mise en place d’un monument commémoratif aux victimes d’actes terroristes (Rigney, 2008; Gough, 2004).

Les victimes peuvent aussi être commémorées au moyen des réponses et des déclarations des gouvernements au sujet d’événements particuliers. La commémoration repose sur l’intention de ne pas oublier les victimes d’événements traumatisants ou tragiques et de préserver leur mémoire (Foot et coll., 2006); par conséquent, les déclarations et les réponses du gouvernement qui visent directement ces deux objectifs peuvent être vues comme une tribune permettant d’encourager la commémoration. Plus important encore, elles permettent une reconnaissance ouverte et à l’échelle nationale de l’expérience des victimes d’actes terroristes – un besoin qui a été exprimé par les familles des victimes du vol 182 d’Air India (Ministre des Travaux publics et des Services gouvernementaux, 2008). Les commissions et les enquêtes sur les événements terroristes peuvent aussi être considérées comme faisant partie de cette forme de commémoration. En plus de favoriser la reconnaissance publique d’événements terroristes particuliers, ces commissions et enquêtes montrent aux victimes, à leurs familles et à la population en général que le gouvernement est déterminé à combler les divers besoins des victimes du terrorisme.

Tout comme les déclarations gouvernementales, la création de journées commémoratives en souvenir des victimes d’actes terroristes exprime la reconnaissance, par la population et par l’État, de l’expérience des victimes. En plus, ces journées de souvenir encouragent la répétition de rituels de reconnaissance, conférant une certaine importance à des interprétations particulières d’événements qui, à leur tour, influencent et façonnent la pensée sociale à l’égard d’événements ou de questions semblables. Un exemple éminent est le jour du Souvenir au Canada, le 11 novembre, où tous se rappellent la vie et le service des soldats canadiens. Il y a de nombreux exemples de journées instituées par les gouvernements pour réfléchir aux événements terroristes et se souvenir de ceux qui y ont perdu la vie ou dont la vie a été marquée par ces événements. Le jour du 20e anniversaire de la tragédie d’Air India, le premier ministre Harper a annoncé que le 23 juin serait le jour officiel du souvenir des victimes d’actes terroristes (Sécurité publique Canada, 2005). Dans les pays de l’Union européenne, la date du 11 mars a été fixée pour honorer la mémoire des victimes d’actes terroristes. Aux États-Unis, aucune journée « officielle » nationale ne commémore les principaux événements terroristes (c.-à-d. l’attaque contre le World Trade Centre du 11 septembre 2001 et l’attentat à la bombe à Oklahoma City le 19 avril 1995); cependant, les anniversaires de ces événements sont soulignés dans tout le pays de diverses façons plus ou moins importantes. Même si les jours de commémoration peuvent contribuer grandement à la guérison des victimes d’actes terroristes, les recherches ont montré que le succès à cet égard dépend, du moins en partie, de la mesure dans laquelle on se souvient des victimes d’une manière qui reflète la gravité des événements en question (Stone, 2000). Autrement dit, la qualité des activités et des événements qui servent à souligner les journées de commémoration particulières est tout aussi importante que l’existence de ces journées.

En plus de la qualité des activités de commémoration, les recherches indiquent aussi que les groupes et les organisations jouent un rôle important dans le processus de commémoration (Couch et coll., 2008). Ils exercent une influence réelle, en particulier dans la sélection des sites commémoratifs, dans l’affectation de fonds à la création et à l’entretien des monuments commémoratifs et, de manière plus importante, dans la communication et la défense des besoins des victimes et des autres personnes touchées par les actes terroristes en ce qui concerne le monument commémoratif (Shipley 1987; Couch et coll., 2008). Au Canada, il existe plusieurs exemples de groupes, d’organisations ou d’associations de victimes qui ont intégré la commémoration de victimes d’actes terroristes à leur mandat. On pense notamment à l’Air India Victims Families Association. C’est principalement grâce à cette association que l’enquête sur la tragédie d’Air India a eu lieu, ce qui a permis aux familles de raconter l’histoire de leurs êtres chers qui ont disparu et d’en honorer la mémoire. Un autre exemple est la Canadian Coalition Against Terror. Même si sa mission première consiste à améliorer les politiques canadiennes de lutte contre le terrorisme, plusieurs des membres principaux de ce groupe ont réclamé haut et fort la création d’un monument commémoratif honorant les victimes canadiennes des attaques terroristes du 11 septembre 2001 (Edwards, 2008).

À la lumière de ces exemples, il est évident que les groupes et les organisations peuvent être des ressources utiles pour les particuliers qui cherchent à commémorer les victimes d’actes terroristes. Les études ont aussi souligné que les groupes et les organisations peuvent compliquer le processus de commémoration, en particulier dans le cas où des entités multiples travaillent vers le même but mais sont guidés par des objectifs différents ou contradictoires (Couch et coll., 2008). Malheureusement, les voix des victimes peuvent, en conséquence, être déplacées ou voilées dans le processus de commémoration (Graham et Whelan, 2007).

En dernier lieu, les victimes d’actes terroristes peuvent aussi être commémorées à l’aide de monuments commémoratifs spontanés, par exemple des sanctuaires, des sites commémoratifs sur le bord des routes et des murs commémoratifs créés de façon impromptue (Thomas, 2006). La recherche montre qu’en plus de permettre aux membres de la population de commémorer les victimes d’actes terroristes, la nature non réglementée de ces sites commémoratifs spontanés crée aussi un espace où les citoyens peuvent critiquer leurs gouvernements, plus particulièrement en ce qui a trait aux événements soulignés (Santino, 2006; Yocom, 2006; Margry et Sanchez-Carretero, 2007). Fait intéressant, certains ont soutenu que les réactions des gouvernements au commentaire social exprimé par les monuments commémoratifs spontanés peuvent servir d’affirmation du pouvoir et du contrôle de l’État sur le domaine public (Thomas, 2006). Le processus de commémoration spontanée peut aussi soulever d’autres questions, dont certaines de nature logistique, par exemple le choix du moment où ces sites spontanés doivent être éliminés, la sécurité publique et la réponse de la population envers les monuments commémoratifs non autorisés dans des lieux publics.

Ces questions devraient être analysées dans le contexte des avantages associés à l’utilisation de monuments commémoratifs spontanés. D’après Senie (2006), ces lieux peuvent porter, en tant qu’action démocratique, une réponse personnelle et un commentaire public importants qui devraient être pris en considération dans le processus commémoratif. Puisque les monuments commémoratifs nationaux sont conçus pour honorer les victimes tout en favorisant la guérison au sein de la société, les sites commémoratifs spontanés permettent de connaître les sentiments qui devraient, selon les citoyens, être reflétés dans ces monuments nationaux.

Conclusion et considérations

Dans l’ensemble, bien des points doivent être pris en compte quand on examine les façons de commémorer les victimes d’actes terroristes. Tout d’abord, pour bien évaluer les facteurs stratégiques associés à la commémoration des victimes canadiennes du terrorisme, il faut entreprendre de plus amples recherches au Canada sur les mécanismes utilisés actuellement pour commémorer les victimes d’actes terroristes. Hormis cet impératif, on peut tirer plusieurs conclusions des recherches canadiennes et internationales qui ont déjà été réalisées. Premièrement, il est important de tenir compte des messages implicites et explicites rattachés à des processus de commémoration particuliers. Puisque les narratifs seront constamment présents dans les processus de commémoration, il est vital que les messages qu’ils expriment soient connus afin de prévenir la revictimisation des victimes, de leurs êtres chers et de la population. Deuxièmement, les questions logistiques comme l’emplacement, les coûts, l’entretien et la gestion du monument commémoratif sont des éléments importants du processus de commémoration. À cet égard, la commémoration doit tenir compte des besoins logistiques à court et à long terme. En dernier lieu, à peu près tous les travaux de recherche soulignent la nécessité de tenir compte des multiples intervenants dans la commémoration. Même si les victimes jouent un rôle de premier plan, il ne faut pas oublier le rôle que jouent les divers intervenants, non seulement en ce qui concerne les façons dont ils peuvent entraver le processus, mais les façons dont ils peuvent réellement contribuer à l’atteinte de l’objectif, soit de vraiment souligner la mémoire des victimes d’actes terroristes.

Bibliographie