Analyse des lacunes dans les documents de recherche sur les enjeux concernant les jeunes de la rue
4. Une population vulnérable
Cette étude sur les antécédents familiaux et sur les effets réciproques de la pauvreté, de la santé et de la victimisation chez les jeunes de la rue démontrent clairement comment ces facteurs se recoupent de façon à rendre les jeunes de la rue vulnérables à des actes de violence graves. La violence potentielle et réelle que représente le milieu de la rue est omniprésente. Les jeunes de la rue se retrouvent souvent aux prises avec des situations extrêmement risquées tandis qu'ils cherchent des façons de survivre, de se nourrir, de satisfaire leur dépendance aux drogues et à l'alcool, et de trouver un endroit sûr où dormir. Des facteurs comme la race, le sexe et l'orientation sexuelle peuvent compliquer et aggraver leur situation. Ils deviennent, comme le font remarquer Brannigan et Caputo (1993, p. 96), des sujets de recherche et de contrôle. Ce contrôle est perçu comme étant crucial parce que la population en général en vient à considérer leur apparence négligée et leurs comportements imprévisibles comme étant dangereux et potentiellement violents. Mais comme ces jeunes gens sont hors de la portée d'adultes pouvant les soutenir, ils sont incontestablement vulnérables à la violence de la rue.
Il faut avant tout se rappeler, comme le mentionne les auteurs de cette étude, qu'il s'agit de jeunes, qui par définition sont des personnes qui n'ont pas encore atteint un niveau de développement cognitif comparable à celui d'un adulte ni des capacités de jugement pleinement développées. Sans doute veulent-ils être des « grandes personnes », et bien certainement ils sont confrontés à des problèmes que la plupart des adultes n'ont jamais vécus. Toutefois, de par leur âge, les jeunes de la rue sont particulièrement mal équipés pour surmonter la violence de leur vie actuelle tout en supportant le fardeau légué par leur vie familiale intenable à laquelle ils tentent d'échapper, ainsi que le démontrent la plupart des études.
4.1 Méthodologies de recherche
Dans cette section, nous décrirons brièvement les principales méthodologies de recherche utilisées par les auteurs dont les travaux sont présentés dans la partie annotée de la bibliographie. Un certain nombre de chercheurs ont fait des efforts importants pour inclure dans leurs études des comptes rendus directs fournis par des jeunes de la rue au sujet de leurs expériences et de leurs opinions sur les types de programme qui les aideraient à quitter le milieu de la rue. Les études tentent principalement de définir ce que sont les jeunes de la rue et les typologies des jeunes eux-mêmes, ainsi que les situations et les activités qui composent leurs vies quotidiennes.
La méthodologie de recherche élaborée par Brannigan et Caputo (1993) dans le cadre du projet sur les fugueurs et les jeunes de la rue qui a été mené à Ottawa et à Saskatoon, par Caputo, Weiler et Kelly (1994b, 1994c), présente un intérêt particulier. La méthodologie de recherche a été mise au point avec l'objectif de conceptualiser les jeunes de la rue de telle sorte que la nature multidimensionnelle de cette population « variée et hautement mobile »
(Brannigan et Caputo, 1993, p. 3) puisse être représentée avec clarté. En raison des caractéristiques de la population visée, il est impossible d'élaborer un système de classification comportant des catégories conceptuelles mutuellement exclusives. Ainsi, des jeunes personnes d'âge différent peuvent avoir « …des types de comportement très différents »
(p. 3) ou superposés. Le seul fait de décider sur ce que devaient être « …les plages d'âge en vue d'établir une définition fiable des fugueurs et des jeunes de la rue »
(p. 5) a posé des difficultés, car la littérature sur les jeunes de la rue peut inclure aussi bien les jeunes pré-adolescents que les personnes dans les dernières années de la vingtaine et même du début de la trentaine. Le problème des plages d'âge se complique davantage en raison des diverses définitions légales du mot « jeune » utilisées par les différentes compétences communautaires, provinciales et fédérales.
Brannigan et Caputo (p. 6) font état de deux autres problèmes en ce qui a trait aux méthodologies de recherche. D'abord, si l'on reprend le problème que présente la plage d'âge des jeunes, le fait de comparer les actes de deux personnes ayant huit ans de différence présente des difficultés importantes aux fins d'une analyse. Ils posent la question à savoir « comment les questions de responsabilités, de choix ou d'intention peuvent être déterminées lorsqu'il s'agit de personnes qui en sont à des étapes fort différentes de leur vie et qui ont à leur disposition des possibilités et des ressources de niveaux si différents? »
. (p. 6)
Le second problème réside dans la « nature fluide et mobile de la population de la rue, qui rend l'estimation de sa taille et de sa composition pratiquement impossible »
(p. 6).
En l'absence d'une définition unique, acceptée et appropriée pour les fugueurs et les jeunes de la rue, les auteurs (1993, p. 53, fig. 1) ont tenté d'élaborer un « aperçu schématique » tenant compte des liens existant entre les divers types de jeunes de la rue, leurs antécédents et les conséquences de ces derniers, et les mesures et services assurés par les établissements. À la page 54, les auteurs soulignent que « …cet aperçu schématique ne peut faire davantage que souligner la complexité du problème des fugueurs et des jeunes de la rue ».
L'un des modèles schématiques de Brannigan et Caputo (1993, p. 103, fig. 2) est utilisé dans l'analyse effectuée par Caputo, Weiler et Kelly (1994c) sur « …les mesures prises à Saskatoon à l'égard des fugueurs et des jeunes de la rue
». Cette étude fait appel à deux dimensions entrecroisées majeures de ce modèle schématique en vue de caractériser quatre groupes de jeunes, d'abord selon le temps passé dans la rue, allant d'occasionnellement à la plupart du temps, et ensuite selon le degré de participation à des activités conventionnelles ou à des activités de la rue dangereuse et risquée. La méthodologie principale de cette étude comporte des entrevues avec des employés travaillant dans divers organismes offrant des services aux jeunes, avec un nombre important de jeunes gens associés au monde la rue ou poursuivant des études secondaires, et avec des représentants de groupes communautaires. Les entrevues sont axées sur les caractéristiques des jeunes de la rue, le fonctionnement de divers aspects du système social impliquant des interactions avec des jeunes de la rue, ainsi que le fonctionnement du système de service d'aide à la jeunesse dans son ensemble (Caputo, Weiler et Kelly, 1994c, p. 1).
La participation de la collectivité et des jeunes a constitué un élément essentiel du projet, et des groupes communautaires ont été consultés au sujet des problèmes auxquels les fugueurs et les jeunes de la rue sont confrontés. Parmi les caractéristiques notables de la méthodologie, citons d'abord la tenue d'une conférence sur les jeunes où des jeunes gens provenant de divers secteurs de la collectivité ont été réunis afin d'examiner et de discuter des questions découlant des consultations tenues avec les groupes communautaires, et d'une « conférence delphi »
(p. 10) dans le cadre de laquelle des représentants de divers organismes et groupes communautaires ainsi que des jeunes se sont réunis pour discuter des résultats du projet de recherche et planifier des stratégies futures.
L'équipe de recherche associée au projet sur les fugueurs et les jeunes de la rue ont utilisé une méthode ethnographique pour les entrevues, et cette même méthode qualitative a été utilisée par Sobo et coll. (1997) dans leur étude sur les idées fausses au sujet du SIDA qui circulaient chez les adolescents fugueurs aux États-Unis. Une « méthode phénoménologique » qualitative semblable a été utilisée par Kurtz et coll. (2000) et Lindsey et coll. (2000), dans le cadre de deux études visant à examiner les ressources internes et externes employées par les fugueurs et les jeunes sans-abri « …pour réussir la transition vers l'âge adulte ». Ainsi, on a fait appel à des entrevues en personne semi-structurées ainsi à qu'à des questionnaires auto-administrés pour obtenir de l'information et des comptes rendus d'expériences personnelles, et pour connaître les attitudes et les idées des répondants. L'équipe de recherche a également utilisé des groupes de discussion dirigée regroupant des pairs-éducateurs ainsi que des intervenants des services sociaux afin d'obtenir de l'information.
McCarthy et Hagan (1992) ont aussi employé des outils d'autodivulgation pour examiner la mesure dans laquelle les « causes de premier plan », comme le chômage, la faim, la rareté de la nourriture et l'hébergement, avaient une incidence directe sur les activités criminelles telles le vol de nourriture, le vol sérieux et la prostitution. Ils ont utilisé des techniques statistiques à deux variables afin de déterminer la force des relations entre des paires de variables.
Il importe de noter que McCarthy et Hagan (1992), Moon et coll. (2000), et Greene et Ringwalt (1998), entre autres, ont offert aux répondants qui ont participé aux entrevues de la nourriture, des coupons alimentaires, des coupons de restaurant et de l'argent comptant.
Des entrevues à structure plus formelle ont été utilisées par Baron (1999) et Baron et Hagan (1998) dans le cadre des études qu'ils ont réalisées sur les jeunes de la rue à Edmonton. Les entrevues ont été menées auprès d'échantillons de jeunes garçons sans-abri. Dans les deux études, on s'est fondé sur diverses perspectives criminologiques afin d'examiner l'entrecroisement entre la sous-culture de la rue et la consommation de drogues et d'alcool dans le premier cas, et les activités criminelles et la violence dans le deuxième cas. Des techniques à variables multiples ont été employées pour les deux analyses.
Dans un projet très important réalisé aux États-Unis (Greene et Ringwalt, 1998), on s'est servi de trois études représentatives au niveau national portant sur les jeunes filles de la rue afin de comparer les taux de grossesse. Une « stratégie d'échantillonnage par choix raisonné »
(p. 372) a été utilisée. À cette fin, on a sélectionné des sites dans dix villes américaines où l'on pouvait s'attendre à trouver de fortes concentrations de jeunes de la rue. Des employés de programmes de rue communautaires et des services policiers ont contribué à l'identification des sites et au choix des moments les plus appropriés pour aborder des jeunes de la rue, mais aucune de ces études ne comprend de données provenant du personnel communautaire ou de la police.
Nous n'avons pu déterminer « des pratiques exemplaires » en ce qui concerne les diverses méthodologies examinées aux fins de cette étude. Nous avons remarqué que l'accent était fortement mis sur le respect et la participation des jeunes eux-mêmes, ce à quoi nous ne pouvons que souscrire en tant que chercheurs. Cette méthode est compatible avec – et peut dans une large mesure reposer sur – une stratégie de recherche ethnographique, ou à tout le moins hautement qualitative. Une telle stratégie permet de mettre à l'avant-plan les expériences des jeunes et fait en sorte que ces derniers peuvent définir eux-mêmes leurs peurs et leurs forces, les risques qu'ils courent, les décisions qu'ils prennent et leurs réussites face aux difficultés. Toutefois, une méthode ethnographique consultative n'écarte pas les donnés quantitatives et les analyses statistiques, mais celles-ci doivent demeurer à une échelle modeste. Plus précisément, si un nombre suffisant de jeunes peuvent être interrogés, s'il est possible d'obtenir suffisamment de détails au sujet de leurs antécédents et de leurs activités actuelles, et si le champ d'application de la recherche est systématique et englobant, il y a alors assez de « cas » pour pouvoir effectuer des analyses à une variable et à deux variables. À titre d'exemple, la durée du temps passé dans la rue peut être comparée avec le niveau de consommation de drogues ou les divers moyens d'obtenir de l'argent[3].
[3] Nous ne pouvons omettre de mentionner l'étude réalisée par l'un des auteurs qui a croisé des données comme la durée du temps passé dans la rue et la consommation de drogues. Il est trop tôt pour l'inclure dans la présente étude, mais la méthode méthodologique employée a porté fruit. (Stephenson, étude portant sur le programme Vancouver Street Youth and the Reconnect Program, 1989)
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