La diversité culturelle au Canada : La construction sociale des différences raciales
6. Inégalité raciale et politique de la différence
Les changements démographiques et les politiques en matière de multiculturalisme nont pas été les seuls facteurs ayant contribué à lapparition des différences raciales au sein de la société canadienne. En fait, les distinctions raciales découlent également de linégalité des chances dans la vie et des valeurs normatives attachées à la couleur des gens.
On dispose désormais de suffisamment de preuves pour établir que le marché du travail canadien offre de plus faibles rémunérations aux minorités visibles (Li, 1988, 1992b, 1997). Les femmes de couleur, en particulier, souffrent dun sérieux désavantage. Les données tirées du Recensement de 1986 indiquent notamment que, sur le marché du travail, les femmes appartenant à des minorités visibles ne gagnaient quenviron 49 pour cent du salaire des hommes de race blanche, tandis que les hommes appartenant à des minorités visibles ne gagnaient qu'environ 80 pour cent (Li, 1992b, p. 497). Les données du Recensement de 1991 démontrent, encore une fois, que les minorités visibles ont gagné bien moins que les Canadiens de race blanche, même une fois prises en compte les différences en capital humain et dautres facteurs (Li, 1997, 1998b; Pendakur et Pendakur, 1996).
Les données du dernier recensement, celui de 1996, continuent de refléter le désavantage dont souffrent les personnes appartenant à des minorités visibles, dans le domaine de la rémunération (Tableau 5). Les personnes originaires dAsie occidentale et dAmérique latine ont gagné, respectivement, 6 933 $ et 8 452 $ de moins que la moyenne nationale (Tableau 5). Les personnes de race noire ont gagné 5 310 $ de moins que la moyenne nationale et celles dorigine vietnamienne, 4 968 $ de moins. Il est évident que certains de ces écarts de rémunération sont dus à des différences relatives au capital humain, à lexpérience professionnelle et aux caractéristiques démographiques. Cependant, même lorsque ces autres différences sont prises en compte, le Tableau 5 (dernière colonne) affiche toujours de plus faibles niveaux de rémunérations pour les minorités visibles. Les Chinois et les personnes provenant dAsie occidentale, par exemple, ont gagné, respectivement, 3 188 $ et 5 937 $ de moins que la moyenne. En fait, toutes les minorités visibles avaient un niveau de rémunération net considérablement inférieur à la moyenne. Par opposition, les niveaux de rémunération de la plupart des groupes autres que les minorités visibles se situaient soit au dessus, soit légèrement en dessous de la moyenne, les exceptions relevées concernaient les personnes dorigine grecque (-2 298 $) et hongroise (-1 115 $). Ces données permettent de croire que, au sein du marché du travail canadien, on attache différentes valeurs aux personnes aux origines raciales différentes.
Bien quaprès avoir pris en compte les différences entre les divers groupes, les chiffres indiquent que toutes les minorités visibles ont gagné moins que la moyenne nationale, certaines personnes ont gagné plus quauparavant, tandis que d'autres ont gagné moins. Par exemple, une fois que lon tient comptedautres variables, on constate que les Chinois ont gagné encore moins, tandisque les personnes originaires des Philippines et dAmérique latine ou les personnes de race noire ont gagné considérablement plus. On peut expliquer ces écarts par les différences entre les niveaux déducation des divers groupes. Dans certains groupes, tel celui des Chinois, les personnes gagnaient davantage avant que lon ne tienne compte dautres variables, parce quelles avaient un niveau déducation relativement élevé. Mais si lon part du principe que leur niveau déducation est identique à la moyenne nationale, elles souffrent dun plus important désavantage dans le domaine de la rémunération. Réciproquement, un groupe comme celui des personnes de race noire gagnait moins que la moyenne nationale, en partie à cause du niveau déducation relativement faible. Si lon part du principe que le niveau déducation de ces personnes est identique à celui des autres, leur niveau de rémunération saméliore, mais pas assez pour atteindre la moyenne nationale. Les données démontrent sans équivoque que le fait de ne pas être de race blanche pénalise toutes les minorités visibles sur le marché du travail. Pour leur part, les Canadiens de race blanche ont tendance à recevoir une rémunération supérieure à la moyenne nationale, à lexception de ceux qui sont originaires de certains pays dEurope du Sud et de lEst. Même au sein des groupes dorigine européenne, dont les revenus étaient en dessous de la moyenne, les écarts étaient bien moins importants que pour les Canadiens qui n'étaient pas de race blanche. Étant donné que certains écarts persistent après les rajustements effectués par rapport aux autres différences, on peut dire que les Canadiens qui ne sont pas de race blanche, cest-à-dire aussi bien les Autochtones que les minorités visibles, sont pénalisés, dans la mesure où ils reçoivent un revenu inférieur, fait que lon peut attribuer à leur origine. En comparaison, la plupart des Canadiens de race blanche jouissent de revenus supérieurs, en raison de leur origine.
De nombreuses autres études ont également démontré que les chances offertes aux différents groupes raciaux et ethniques ne sont pas les mêmes et que, sur le marché du travail, les membres des minorités visibles tels que les Asiatiques et les personnes de race noire ont de plus faibles revenus que les Canadiens de race blanche (Retiz et Breton, 1994; Satzewich et Li, 1987; Abella, 1984). On a relevé plusieurs facteurs qui font obstacle à la mobilité professionnelle et sociale des Canadiens qui ne sont pas de race blanche, surtout les immigrants. Citons par exemple la difficulté quont de nombreux immigrants qui ne sont pas de race blanche à faire reconnaître pleinement leurs titres de compétences au Canada (McDade, 1988; Zong et Basran, 1998), ainsi que la discrimination professionnelle à lencontre des membres de minorités raciales très typés et ayant un fort accent (Henry et Ginsberg, 1985; Henry, 1989; Scassa, 1994). Ces études fournissent des explications sur le lien entre les personnes qui ne sont pas de race blanche et une valeur sur le marché inférieure. En bref, les minorités raciales sont défavorisées sur le marché du travail à cause de la discrimination raciale ou du traitement différencié dont elles sont victimes et qui reposent sur des différences superficielles.
En plus dengendrer une inégalité des chances, les différences raciales constituent des valeurs normatives au sein de la société canadienne. Le Canada possède de longs antécédents en matière de politiques et de pratiques discriminatoires à lencontre des Canadiens réputés comme étant de race différente, à cause de la couleur de leur peau et dautres caractéristiques superficielles. Au fil du temps, les différences de traitement et les politiques défavorables à lencontre des minorités raciales se sont transformées en caractéristiques identifiables de ces groupes. Il sensuit que les caractéristiques superficielles des minorités raciales sont indissociables des caractéristiques sociales défavorables qui leur sont attribuées.
Il existe une abondance de preuves attestant que la société canadienne continue, à ce jour, dattribuer une valeur sociale inégale aux personnes dorigines différentes. De nombreuses études ont démontré que les Canadiens considèrent les minorités non blanches comme socialement moins désirables et acceptables que les personnes dorigine européenne (Angus Reid Group, 1991; Kalin et Berry, 1996) et ont indiqué que la notion de « race » reste pertinente pour de nombreuses personnes et constitue un moyen dexpliquer leurs expériences quotidiennes (Li, 1994).
La politique de la différence a été clairement énoncée dans le discours politique du début des années 1990, lorsque le débat sur les revendications constitutionnelles et sur la souveraineté du Québec a divisé le Canada et provoqué le repli de la politique de multiculturalisme, considérée par certains comme un ferment de division. Plusieurs sondages dopinion indiquent que les Canadiens ont fait preuve dune réticence constante à accepter les personnes dorigine non blanche comme étant dignes dêtre des Canadiens. Par exemple, une enquête nationale sur les attitudes, menée en 1991 à la demande de Multiculturalisme et Citoyenneté Canada, a établi que les personnes interrogées se sentaient plus ou moins à laise envers les personnes de diverses origines ethniques, accordant aux groupes ethniques dorigine européenne un classement social plus élevé quaux personnes non blanches, notamment les Asiatiques et les Noirs. (Angus Reid Group, 1991; Kalin et Berry, 1996). La même enquête a également indiqué que les Canadiens affichaient des tendances contradictoires en ce qui concerne le principe dégalité et de promotion des droits des minorités. Par exemple, 85 pour cent des personnes interrogées ont indiqué quelles approuvaient une politique de multiculturalisme favorisant légalité de tous les Canadiens, quelles que soient leur race et leur origine ethnique (Angus Reid Group, 1991, p. 24). Parallèlement, 28 pour cent des personnes interrogées ont déclaré que « les personnes qui viennent au Canada devraient changer pour devenir davantage comme nous »
(Angus Reid Group, 1991, p. 35). Un autre sondage dopinion mené en 1993 soulignait également limpopularité de la politique de multiculturalisme de lépoque : en tout, 72 pour cent des personnes interrogées pensaient que « limage traditionnelle du Canada comme nation composée de collectivités, au sein de laquelle chaque groupe racial et ethnique conserve sa propre identité grâce à laide du gouvernement, doit céder la place au style américain dassimilation culturelle »
(The Globe and Mail 1993 : A1, A2). Une autre enquête, menée par Ekos Research Associates en 1994, indique que pour la plupart des personnes interrogées, il y a trop dimmigrants, surtout de minorités visibles; 60 pour cent des répondants étaient davis que « trop dimmigrants ne se sentent aucunement obligés de sadapter aux valeurs et au style de vie canadiens »
(The Globe and Mail, 1994). Ces résultats indiquent quune partie du public canadien continue de considérer les minorités visibles comme étant un important problème dimmigration et que la prétendue réticence de ces immigrants à sadapter aux valeurs et au mode de vie canadiens mine la « cohésion sociale » du Canada.
En dépit de labsence déléments prouvant que les immigrants qui ne sont pas de race blanche fragilisent lunité et la cohésion du Canada, on prétend souvent quune trop grande diversité raciale et culturelle va engendrer la fragmentation de la société canadienne. Pour illustrer une telle position, on peut citer un argument communément soulevé lors des consultations en matière dimmigration : « De nombreuses personnes… craignent également que leur pays ne soit en train de se fragmenter, quil ne devienne un ensemble désuni de parties tentant datteindre leurs propres objectifs, plutôt quune entité unie en quête du bien collectif du Canada. De nombreux Canadiens craignent que les politiques en matière dimmigration et de citoyenneté ne se soucient davantage des préoccupations des groupes dintérêts, au détriment de celles des Canadiens moyens »
. (Canada, Citoyenneté et Immigration, 1994a, p.10). Souvent, les préoccupations liées aux différences raciales sont considérées comme découlant du coût élevé de lintégration des immigrants de diverses origines culturelles et de la capacité limitée de procéder à cette intégration[6]. Le corollaire de cet argument est le suivant : à moins daugmenter les coûts et la capacité dabsorber « les différences », on risque de créer des tensions sociales si lon essaye dincorporer les personnes aux origines culturelles diverses; par conséquent, il est juste et nécessaire de contrôler le taux dimmigration qui contribue à la diversité raciale et culturelle laquelle, à son tour, attise lagitation sociale. Avec le temps, le discours public sur les différences raciales finit par tomber dans un cercle vicieux : la diversité raciale et la politique en matière de multiculturalisme sont perçues comme étant des facteurs de division et les opinions publiques au sujet de la diversité raciale prouvent comment les différences culturelles provoquent laffrontement des valeurs et des styles de vie; de leur côté, les politiques gouvernementales doivent tenir compte de la nécessité de gérer la diversité, de manière à éviter une fragmentation et une discorde accrues. Vue dans cette optique, la gestion de la diversité devient synonyme de promotion de la cohésion sociale.
Limportance de ces débats politiques indique quen dépit de la politique en matière de multiculturalisme et de lenchâssement des droits de la personne au cours des décennies daprès-guerre, la société canadienne continue de penser quil est opportun dutiliser la « race » comme élément de base pour évaluer la position sociale, la compétence et le caractère désirable des autres. En outre, cela prouve quau Canada, les minorités raciales non blanches sont souvent perçues comme moins désirables que les personnes dorigine européenne.
Il faudrait reconnaître que la valeur sociale et la valeur marchande accordées à lorigine raciale sont reliées (Li, 1998b). On peut voir que les désavantages économiques dont souffrent les personnes appartenant à certaines origines raciales renforcent la précarité de la position sociale de ces personnes puisquelles représentent une valeur inférieure sur le marché. À long terme, lesdisparités économiques liées aux origines raciales contribuent à maintenir la réalité sociale de la race, en accordant une moindre valeur marchande à certains groupes raciaux. Pour sa part, la faible valeur sociale accordée à certaines origines raciales crée des obstacles qui ne font que limiter davantage les débouchés professionnels des personnes concernées.
[6] À titre dexemple, au cours dune conférence gouvernementale ayant pour but délaborer une stratégie en matière de citoyenneté et dimmigration, lune des questions posées aux participants était la suivante : « Lactuelle composition culturelle de la population empêche-t-elle lintégration adéquate des nouveaux arrivants? »
(Canada, Citoyenneté et Immigration, 1994b, p. 46).
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