Le nouveau visage de l'emprisonnement avec sursis

8. Analyse empirique de l'emprisonnement avec sursis en Colombie-Britannique

8. Analyse empirique de l'emprisonnement avec sursis en Colombie-Britannique*

Dawn North,
Département de criminologie, Université Simon Fraser

*Il s'agit d'une version abrégée d'un rapport que l'on peut se procurer auprès du ministère de la Justice du Canada.

8.1 Introduction

L'ordonnance de sursis à l'emprisonnement a été conçue comme une mesure de substitution à l'incarcération et introduite par le projet de loi C-41 (chapitre 22 des L.R.C. 1995), entré en vigueur en septembre 1996 qui contenait un ensemble de dispositions législatives visant à réformer le régime des peines. Cette mesure qui permet aux délinquants de purger leur emprisonnement dans la collectivité a suscité un débat considérable chez les spécialistes. Les premières recherches effectuées pour suivre les effets du projet de loi C-41 ont permis de constater plusieurs problèmes importants concernant l'utilisation des ordonnances de sursis.[259] Les rapports ultérieurs, notamment le rapport définitif qui présentait des données relatives à l'emprisonnement avec sursis dans toutes les régions du pays pour trois ans,[260] ont permis de réunir des renseignements très utiles au sujet de la mise en œuvre de cette nouvelle sanction et des perceptions de la magistrature et de la population.[261] Ces projets de recherche ont étoffé les connaissances dont on disposait au sujet de l'emprisonnement avec sursis, mais celles-ci contiennent des lacunes qu'il y aurait lieu de combler pour pouvoir procéder à une évaluation globale de cette sanction. Les lacunes les plus apparentes concernent la nécessité d'avoir des données fiables relatives aux aspects suivants : 1) les conditions facultatives qui ont été imposées, 2) le nombre et le type de sanction imposée par les juges en cas de manquement, et 3) le rapport entre les conditions imposées et les probabilités d'un manquement à ces conditions.

Les domaines de recherche décrits ci-dessus sont particulièrement pertinents si l'on pense à la décision que vient de prononcer récemment la Cour suprême du Canada dans l'affaire R. c.Proulx.[262] Cette décision porte sur nombre de questions qu'a soulevé la mise en place des ordonnances de sursis à l'emprisonnement et elle a précisé, notamment, la façon dont le sursis à l'emprisonnement devrait être prononcé et l'importance des conditions facultatives pour ce qui est de la réalisation des objectifs de la peine, à savoir la dénonciation et la dissuasion. Ce jugement reflète implicitement l'opinion selon laquelle jusqu'ici les conditions facultatives dont ont été assorties les ordonnances de sursis n'étaient pas suffisamment sévères, ce qui a par conséquent empêché cette mesure de permettre la réalisation de ces objectifs pénologiques. Pour déterminer si le jugement a eu une influence sur les pratiques pénologiques en première instance, il faut disposer de données de base « antérieures à Proulx » (antérieures à janvier 2000). La présente étude avait notamment pour objet de fournir un portrait statistique systématique de l'emprisonnement avec sursis avant cet arrêt-clé. On pourra ainsi procéder en 2001 à une évaluation valide de l'effet qu'a eu cette décision.

Nature de l'étude

La présente étude contient une analyse détaillée du recours aux ordonnances de sursis à l'emprisonnement dans trois tribunaux de la Colombie-Britannique. Elle fournit des renseignements généraux sur le recours à l'emprisonnement avec sursis (notamment le type d'infraction commise, la durée de la peine et la nature des conditions facultatives imposées) et des renseignements précis au sujet du nombre, du type et de la sanction des manquements aux conditions. Ces dernières données sont essentielles pour la plupart des questions qu'a soulevées la mise en place de cette peine (aggravation des peines, réduction de l'incarcération, perception de la population, effet dissuasif).[263]

Questions abordées dans l'étude

La présente étude fournit des données de base fort utiles concernant le recours aux ordonnances de sursis en Colombie-Britannique et elle apporte également des réponses aux trois questions suivantes :

8.2 Résultats[264]

Nombre des ordonnances de sursis à l'emprisonnement

En 1998 : les juges siégeant à la Cour provinciale de Vancouver ont prononcé 466 ordonnances de sursis (concernant 1 019 dénonciations), les juges de la Cour provinciale de Burnaby ont prononcé 81 ordonnances de sursis (concernant 133 dénonciations) et les juges de la Cour provinciale de Port Coquitlam ont prononcé 67 ordonnances de sursis (concernant 97 dénonciations). Dans l'ensemble, un peu moins de la moitié (49,2 %) des ordonnances concernaient une seule accusation.[265]

Renseignements sur l'infraction - Types d'infractions (tableau I)

Durée de la peine selon l'infraction (tableau II)[267]

Conditions facultatives (tableau III)

Objectifs de la peine et conditions facultatives

Une des différences qui existe entre les ordonnances de sursis à l'emprisonnement et les ordonnances de probation réside dans l'objectif sous-jacent aux conditions facultatives dont elles sont assorties. En théorie, les conditions de la probation visent davantage la réinsertion sociale du délinquant alors que celles de l'ordonnance de sursis visent plutôt à empêcher la récidive.[271] La classification des conditions facultatives en fonction de leur orientation principale (traitement/délinquant, punition/protection du public, réparation/collectivité),[272] indique cependant que l'emprisonnement avec sursis a été principalement utilisé pour réaliser, dans cet ordre, des objectifs de traitement et de réinsertion sociale, de punition et de protection du public ensuite, et enfin de réparation et de protection de la collectivité. Ce classement ne change pas lorsque l'on pose la question suivante à savoir « quel est le nombre des conditions facultatives se rapportant à chacun de ces objectifs? » « ou quel est le nombre des ordonnances qui contenaient des conditions facultatives visant chacun de ces objectifs?»

Cette façon de déterminer l'orientation des peines imposées comporte manifestement des faiblesses, mais cette analyse permet d'attirer l'attention sur l'importance des conditions facultatives pour ce qui est d'établir et de communiquer les principes et les objectifs de la peine. Surtout, si l'on procède à une analyse semblable après l'arrêt Proulx, on pourra peut-être préciser l'effet de cette décision pour ce qui est du recours à des conditions facultatives appropriées.

Manquements connus (tableaux IV - VI)

Taux de manquement aux conditions, processus, réaction et conclusions

Mesures judiciaires prises

8.3 Analyse

Remarques générales sur les pourcentages des manquements

Les résultats de l'étude indiquent que l'évaluation antérieure des taux des manquements pour la C.-B. (26 %)[283] était peut-être trop optimiste. L'on peut tirer trois conclusions de la différence constatée entre cette évaluation et les taux relativement élevés de manquements enregistrés dans deux des trois tribunaux examinés. Premièrement, il est possible que l'évaluation de 26 p. 100 ait été fondée sur des données incomplètes ou peu fiables, les manquements aux conditions du sursis à l'emprisonnement n'étant pas suivis de façon fiable en Colombie-Britannique dans les bases de données judiciaires ou correctionnelles. Le nombre relativement important de délinquants commettant des infractions reliées aux stupéfiants en C.-B., en particulier dans le centre-ville de Vancouver, explique peut-être le fait que le nombre de manquements constatés dans l'étude est plus élevé que prévu.

Ce résultat pourrait également s'expliquer par la différence observée entre les taux de manquements « urbains » (Vancouver) et « suburbains » (Burnaby et Port Coquitlam). Il est possible que le taux élevé correspondant à Vancouver (40,6 %), par exemple, soit compensé par des pourcentages plus faibles enregistrés dans des régions rurales et suburbaines où la population est moins dense. Si cela est bien le cas, un taux général de 26 p. 100 pour la province est peut-être exact.

La dernière possibilité est que les incompatibilités observées résultent d'une combinaison de ces facteurs – données incomplètes et variations des taux. Il est toutefois clair qu'il faut poursuivre la collecte et l'analyse de données fiables concernant les taux de manquements au sursis à l'emprisonnement. Cela est particulièrement essentiel si l'on veut répondre aux affirmations selon lesquelles cette mesure n'a pas encore réussi à réduire le nombre des admissions dans les établissements provinciaux.

Le nombre relativement faible d'ordonnances codées (614) interdit de faire des déclarations définitives sur l'existence de variables permettant de prévoir les manquements, mais ces résultats indiquent que certains facteurs sont reliés à des taux de manquements élevés et que d'autres ne le sont pas. Pour ce qui est de ce dernier groupe, la race, le sexe et la catégorie d'infraction semblent en général dépourvus de rapport avec la possibilité qu'un rapport de manquements soit déposé, même s'il existe des exceptions. Dans le cas de Burnaby et de Port Coquitlam, par exemple, il semble que les infractions contre les biens aient donné lieu à un taux de manquements plus élevé que l'on aurait pu prévoir et les infractions contre les personnes un taux de manquements plus faible que prévu. Il est également possible que certaines infractions faisant partie de ces catégories (c.-à-d. l'introduction par effraction) soient associées à des taux de manquements élevés qui sont compensés par la faiblesse des taux correspondant aux autres infractions de la même catégorie (c.-à-d. la fraude). Là encore, l'on peut se poser des questions sur l'intérêt de comparer des « moyennes » ou des « catégories » lorsqu'il s'agit d'étudier les taux de manquements aux conditions des ordonnances d'emprisonnement avec sursis.

On a identifié plusieurs facteurs qui semblent reliés à une plus grande fréquence de manquements aux ordonnances. Ces facteurs comprennent notamment : les antécédents judiciaires, la présence de conditions facultatives se rapportant à la consommation de stupéfiants, l'obligation de suivre un traitement en résidence, de respecter un couvre-feu ou la détention à domicile. Il est évident que ce n'est pas la présence de ces conditions qui sont à l'origine des manquements,[284] mais le fait qu'elles soient associées à des taux de manquements relativement élevés mérite qu'on s'interroge sur l'évaluation de ce qui constitue des niveaux « de risque » acceptables. Il est essentiel d'être en mesure de déterminer quelles sont les conditions qui risquent le plus (et le moins) d'être violées par le délinquant si l'on veut que les juges disposent des outils nécessaires pour formuler des sanctions novatrices et efficaces.[285]

Pour ce qui est de l' « épée de Damoclès » [286] que constitue le sursis à l'emprisonnement, il semble que la corde qui la retenait ait été complètement coupée dans environ un tiers (37,5 %) des manquements. Il est difficile de savoir si ce pourcentage représente le degré de certitude qui est mentionné dans les études sur cette question. Compte tenu des calculs complexes qu'il faut opérer pour déterminer le reliquat de la peine à purger dans l'emprisonnement avec sursis, il faudra poursuivre les recherches pour déterminer si, lorsque la corde a été coupée, c'est avec une épée ou un couteau à beurre.

Implications pour l'avenir (Proulx)

La plupart des questions concernant l'application de l'emprisonnement avec sursis ont reçu une réponse précise dans l'arrêt R. c. Proulx,[287] une décision récente de la Cour suprême du Canada qui énonce, notamment, les principes qui doivent régir le recours à cette nouvelle sanction. L'interprétation qu'a donnée la cour des dispositions pertinentes aura des répercussions importantes sur les ordonnances de sursis à l'emprisonnement en général et sur les manquements à ces ordonnances en particulier. Par exemple, la Cour a reconnu que l'emprisonnement avec sursis fait partie d'une réforme législative (projet de loi C-41) qui vise à réduire la population carcérale, mais elle risque de nuire à la réalisation de ce but parce que 1) elle autorise les juges à prolonger la durée de l'emprisonnement avec sursis au delà de la peine d'incarcération à laquelle il se substitue;[288] 2) énonce que des conditions punitives et rigoureuses (couvre-feu et détention à domicile) doivent être la règle;[289] et 3) crée une présomption d'incarcération dans les cas où le délinquant a manqué, sans excuses raisonnables, à une condition de l'ordonnance.[290]

Comme nous l'avons noté plus haut, l'un des buts de l'étude était de fournir des données de base concernant le recours au sursis à l'emprisonnement par certains tribunaux de la C.-B. avant l'arrêt Proulx. Cette décision risque d'avoir un effet important sur l'utilisation de l'emprisonnement avec sursis (en particulier sur les décisions concernant la durée de la mesure, la nature des conditions facultatives dont elle est assortie et les mesures judiciaires prises en cas de manquement).[291] Il est difficile de dire si les répercussions de cette décision seront perçues comme étant négatives ou positives, compte tenu des objectifs initiaux recherchés par cette sanction. Pour ce qui est des taux de manquements, par exemple, il est possible que les chiffres mentionnés dans l'étude doivent être considérés comme des chiffres minimaux.

8.4 Conclusions

Les résultats de l'étude sont susceptibles d'intéresser divers organismes. Le ministère de la Justice du Canada souhaite évidemment suivre de près la mise en œuvre du projet de loi C-41 et ses effets. Les agences correctionnelles provinciales dans la mesure où elles ont ressenti les répercussions de l'introduction de l'emprisonnement avec sursis pourraient peut-être bénéficier des renseignements généraux que cette étude fournit pour ce qui est de l'utilisation de la sanction, et des renseignements particuliers concernant le nombre, la nature et les mesures prises à l'égard des allégations de manquement aux ordonnances de sursis. Cette étude fournit également des données fort utiles à la magistrature au sujet de l'utilisation de l'emprisonnement avec sursis, des facteurs qui peuvent augmenter les risques de manquement à ces ordonnances et les mesures prises par les autres juges à l'égard de manquements particuliers.

L'emprisonnement avec sursis est devenu, et va probablement le rester pendant longtemps, un élément important du paysage pénologique canadien. Cette nouvelle sanction doit encore trouver sa place et son rôle dans le système pénal plus large et il est donc important que son utilisation et ses effets continuent à faire l'objet d'une surveillance systématique.

Tableau I : Ordonnances de sursis par catégorie d'infractions - Ordonnances de sursis – Catégorie d'infractions (infraction la plus grave) – Tous les tribunaux (n=614)

Tableau II - Ordonnances de sursis durée et infraction
Ordonnances de sursis durée (en mois) et infraction2-1
Infraction # de cas Fourchette Moyenne Médiane
De À
Fraude de plus de 5 000 $ 17 3,00 18,00 7,8 6,0
Vol de moins de 5 000 $ 49 0,25 24,00 4,0 3,0
Introduction par effraction 63 1,00 24,00 9,3 9,0
Voies de fait 12 0,75 6,00 4,2 4,5
Voies de fait avec lésions/ voies de fait graves 12 3,00 9,00 5,5 5,0
Trafic (LDS) 62 1,00 18,00 4,4 3,0

2-1 Se rapporte aux ordonnances ne portant que sur une seule accusation :

Note : Seules les infractions pour lesquelles au moins 10 ordonnances ont été rendues figurent dans le tableau.

Tableau III : Conditions des ordonnances de sursis et des ordonnances de probation - Vancouver

Tableau IV : Nombre et type des manquements connus – Tous les tribunaux

Tableau V - Conditions particulières ayant fait l'objet d'un manquement – Vancouver
No Condition # imposée [1] % imposés [2] # de manquements [3] % de manquements [4]
1 Se rapporter – comme demandé5-1 466 21,1% 85 33,1%
2 Traitement en résidence/centre de rétablissement 173 7,8% 77 30,0%
3 Couvre-feu 83 3,8% 24 9,3%
4 Demeurer dans une résidence/en rechercher une5-1 466 21,1% 16 6,2%
5 Obéir aux règles et règlements 144 6,5% 16 6,2%
6 Liberté restreinte (récidive) 100 4,5% 13 5,1%
7 Interdiction des drogues 94 4,3% 6 2,3%
8 Détention à domicile 34 1,5% 5 1,9%
9 Autres – préciser 103 4,7% 4 1,6%
10 Révision (par le tribunal) 26 1,2% 3 1,2%
11 Travaux communautaires 96 4,3% 2 0,8%
12 Présenter un échantillon d'haleine/urine/sang sur demande 87 3,9% 2 0,8%
13 Alcool interdit 64 2,9% 1 0,4%
14 Counselling – drogues/alcool 206 9,3% 1 0,4%
15 Contact interdit (protection) 38 1,7% 1 0,4%
16 Restriction relative aux armes 29 1,3% 1 0,4%
Total 2209 100,0 % 5-2257 100,0 %
Nouvelle infraction 26 5-313.8 %


Tableau VI - Mesures judiciaires prises : tous les tribunaux**
Vancouver Burnaby Port Coquitlam Total
# % # % # % # %
Rejet des allégations 7 4,1 % 2 8,3 % 0 0,0 % 9 4,3 %
Pas de mesure 21 12,3 % 3 12,5 % 4 30,8 % 28 13,5 %
Modification des conditions 49 28,7 % 5 20,8 % 2 15,4 % 56 26,9 %
Suspension de l'os –incarcération pour une partie de la peine 26 15,2 % 6 25,0 % 5 38,5 % 37 17,8 %
Annulation de l'os 68 39,8 % 8 33,3 % 2 15,4 % 78 37,5 %
Total 171 100,0 % 24 100,0 % 13 100,0 % 208 100,0 %

** Les allégations de manquements qui ont été retirées (par la Couronne) ou pas encore entendues par un tribunal ont été supprimées.



Guide de classification – Conditions facultatives
Traitement/conditions axées sur le délinquant :
Alcool interdit T
Drogues interdites T
Traitement en résidence/centre de rétablissement T
Counselling – gestion de la colère T
Counselling - drogues/alcool T
Counselling - général/comme demandé T
Counselling - psychiatrique/psychologique T
Éducation T
Conserver/trouver un emploi T
Obéir aux règles et règlements (des centres de rétablissement) T
Révision (devant le tribunal) par le juge T
Présenter sur demande un échantillon d'haleine, d'urine, de sang T
Conditions punitives et axées sur la protection du public :
Liberté restreinte (protection) P
Liberté restreinte (récidive) P
Liberté restreinte (inconnu) P
Couvre-feu P
Restriction de la conduite P
Détention à domicile P
Contact interdit (association/coaccusé) P
Contact interdit (protection) P
Contact interdit (inconnu) P
Restriction relative aux armes P
Conditions axées sur la réparation et sur la collectivité :
Travaux communautaires R
Lettre d'excuses à la victime R
Restitution à la victime R
Rédaction (sujet choisi par le juge) R